26.12.2010

L’homme de l’année

Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, a été élu «Homme de l'année» par Time Magazine, alors qu'il était en compétition avec la tête de WikiLeaks, Julian Assange.
Kate Peters pour Time. Photo-illustration par D.W. Pine. Couverture de Time Magazine du 13 décembre 2010
Immagine: D.W. Pine

Si durant ces dernières semaines les médias ont été monopolisés par les révélations de WikiLeaks -le site spécialisé dans la diffusion de documents étatiques confidentiels- et par l’accusation de viol planant sur le créateur du site, il faut croire que cette année est véritablement celle de Mark Zuckerberg.

Film sur sa jeunesse, polémiques à  répétition, menaces quant à  la protection des données personnelles et expansion de son empire, le multimilliardaire de 26 ans peut mériter son titre d’ «homme de l’année», si l’on se base sur le nombre de fois où son nom est apparu dans les journaux, bien qu’il n’ait pas réellement fait quelque chose en 2010.

Pourtant, tout oppose ces deux hommes. L’un est à  la tête d’un royaume de plus de 500 millions de fidèles et est accusé de vendre les données privées de ses utilisateurs, alors que l’autre se dresse contre les Etats en révélant des dossiers confidentiels. Entre l’ennemi numéro un des gouvernements du monde entier et le propriétaire de millions d’informations personnelles, les démarches sont totalement divergentes.

Julian Assange veut révéler au citoyen lambda ce que son gouvernement lui cache, flirtant ainsi avec les limites de la démocratie. Selon lui, l’honnêteté et la transparence sont essentielles. A l’inverse, Zuckerberg met en place des conditions d’intimité souvent contestées et pour le moins floues, et s’il promet de ne pas transférer ces informations privées aux entreprises, il leur vendrait néanmoins le profil anonymisé des utilisateurs de son site.

Facebook est, si l’on compte le nombre d’inscrits, le troisième pays le plus grand du monde après la Chine et l’Inde. Les informations offertes au site font pâlir d’envie les sociétés de sécurité du monde entier: photos, vidéos, statuts, intérêts, groupes, et désormais lieux; l’habitué du site pourvoit le réseau social des plus infimes parties de sa vie, et transmet même parfois des informations très intimes.

Au fond, on ne sait pas réellement quelles sont les intentions du nouvel homme de l’année. Zuckerberg est réputé arriviste et égoïste : pourquoi n’utiliserait-il pas les très nombreuses données de ses utilisateurs ? Flirtant quant à  lui avec la limite de l’éthique, Mark Zuckerberg a pourtant été récompensé par le prestigieux magazine américain, dont la rédaction, bien que Julian Assange ait été désigné vainqueur par les lecteurs, a tranché en mettant en avant le jeune entrepreneur, à  l’encontre du suffrage.

Après les nombreuses pressions subies par WikiLeaks et exercées par les gouvernements, notamment celui des Etats-Unis, Time serait-il lui aussi victime de l’influence de l’Etat ? Après avoir élu Homme de l’année 1979 l’ayatollah Khomeini, fer de lance de la révolution islamique et ayant renversé le shah d’Iran l’année même de sa nomination, Time fût la cible de virulentes critiques. En effet, désigner «homme de l’année» l’un des ennemis avoués des Etats-Unis a provoqué de nombreuses polémiques, et depuis, Time Magazine se garde de primer des personnalités ébranlant les fondements socio-politiques américains.

L’administration Obama ayant lourdement condamné la volonté de Julian Assange de révéler les secrets du gouvernement, mettant en avant le risque accru de failles de sécurité et d’incidents diplomatiques, le fondateur de WikiLeaks apparaît réellement comme la nouvelle figure anti-USA. Bien que l’Iran de Khomeini ait sans doute traversé la pire période de son histoire, l’ayatollah ayant instauré un régime où régnait la peur et la violence, celui-ci et Assange partagent quelques traits: tous deux sont révolutionnaires, idéalistes, opposés aux dogmes conservateurs américains, et persuadés détenir la vérité. De par cela, les deux hommes entrent en conflit avec les sacro-saintes valeurs des Etats-Unis.

Time Magazine serait-il lâche ? A choisir un jeune milliardaire au pouvoir énorme mais n’ayant rien achevé en 2010 plutôt que de valoriser le révélateur des secrets les mieux gardés des gouvernements internationaux et sans doute la personnalité de l’année pour le grand public, Time n’aurait-il pas choisi la fuite ?