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Rien ne s’oppose à la nuit, un roman de Vigan

Écrire le récit d’une vie déséquilibrée, récolter les fragments d’une existence brisée frôle la difficulté de raconter un rêve: dans les deux cas, le fil rouge est absent. Puis comment saisir une personnalité qui échappe à tout le monde ou dont chacun détient sa propre version? Le défi est de taille. Un obstacle qui n’est pas sans rappeler Vintangelo Moscarda, le personnage le plus complexe des romans de l’écrivain italien Pirandello. En somme, personne ne nous connaît, nous ne connaissons personne.

Pourtant, Delphine de Vigan n’abandonne pas. Les nombreuses recherches, discussions et réflexions qu’elle a menées lui ont permis de retracer, petit à petit, le chemin obscur emprunté par sa mère, Lucile Poirier.

Le récit commence par l’enfance de Lucile: elle fait partie d’une famille qui a l’air unie extérieurement, mais qui se trouve complètement démolie intérieurement. Beaucoup de naissance voient le jour, mais des pertes douloureuses et récurrentes surgissent. Dans ce chaos familial, Lucile a l’air distante, solitaire, isolée. Elle parle peu, ses pensées sont dures à cerner. Mais l’enfant attire par sa beauté, par son mystère. Ces atouts ne feront toutefois pas son bonheur, loin de là.

L’âge de l’indépendance arrive cependant, l’aînée de la famille s’envole vers une nouvelle vie, mais l’atterrissage est brutal. Le reste du peu d’énergie juvénile de Lucile se dissipe dans une douce dépression ou dans un sentiment semblable sur lequel sa fille tend désespérément de mettre le doigt. Une vie plus remplie de tristesse amère que de joie s’ensuit.

Le livre est composé d’un double récit: celui de l’existence de Lucile Poirier et celui du projet d’écriture de grande envergure auxquels se livre Delphine de Vigan. Ainsi, la biographie se transforme en un réel questionnement autour de la capacité d’expression qu’offre l’écriture. Le caractère ambivalent et imprévisible de sa mère qui lui rend la vie finalement impossible, l’auteure le transcrit par une écriture crue comme celle de Duras. Finalement, la question la plus complexe de toutes à résoudre n’était-elle pas celle de trouver le moyen de dire l’indicible, de trouver une forme d’écriture à une douleur qui crève le cœur comme un poignard?