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«Une politique jeune, plutôt que pour les jeunes»

Quels sont les points marquants du sondage réalisé?

Le sondage a révélé que les jeunes sont plus engagés que l’image qu’ils donnent. Ce sont des clichés, notamment des clichés d’adultes, de partir de l’idée que les jeunes ne sont pas intéressés et sont centrés sur eux-mêmes. Le sondage l’a révélé d’abord à travers sa participation: sur 3’000 questionnaires partis, 2’000 sont revenus. Ces jeunes ont un fort intérêt pour leur avenir et veulent surtout exprimer ce qu’ils ont sur le cœur. Ensuite, toute une série de tendances s’est confirmée pour ce qu’on appelle aujourd’hui la génération Z. Cette génération se caractérise par des compétences techniques très élevées, des compétences sociales qui le sont parfois un peu moins, mais un vrai intérêt pour le collectif. Cette génération a assez peu de confiance dans la capacité de trouver facilement du travail mais relativise en même temps cette notion: le travail n’est pas seulement là pour remplir votre porte-monnaie, mais c’est également ce qui permet de vous accomplir.

En quoi les jeunes sont une population spécifique en ce qui concerne la participation?

D’un point de vue économique, les jeunes représentent un marché en devenir: ils sont d’ailleurs la cible de la publicité. L’idée, fortement ancrée, qu’on stimulerait la participation des jeunes en leur donnant la parole et en leur permettant de s’impliquer dans la vie de la société, est juste, mais ne sert malheureusement pas seulement les intérêts nobles et ceux des intéressés.

Concernant la participation politique, le mythe existe toujours que ceux qui vont être concernés demain par les décisions prises aujourd’hui doivent se prendre en main et pouvoir codécider. L’élément frappant dans l’étude qui a été réalisée est que la proposition d’abaisser le droit de vote à 16 ans ne semble pas être un élément déterminant. Pour le dire autrement, je pense que les jeunes d’aujourd’hui considèrent que la participation, notamment au niveau politique, se concrétise moins par le dépôt d’un bulletin de vote dans une urne, qui reste une forme très traditionnelle, que par l’engagement sur les réseaux sociaux ou l’interpellation du monde politique.

Même si la grande majorité des jeunes ne considère pas la participation aux votations et élections comme un devoir civique, deux tiers d’entre eux ont l’intention de faire entendre leur voix lors des élections fédérales de cet automne. Une bonne nouvelle?

Oui. Mais c’est une vision très théorique: si on tend le micro à quelqu’un en lui demandant s’il compte faire entendre sa voix, c’est assez logique qu’il réponde positivement. D’autres diront qu’ils s’en fichent, mais personne ne dira qu’il ne veut pas faire entendre sa voix. C’est ensuite la responsabilité du politique de recevoir cette étude et d’en faire quelque chose. L’important est de savoir comment ne pas décourager les jeunes et de donner le sentiment que leur cause n’est pas seulement un gadget laissé de côté une fois les élections passées. L’enjeu n’est pas seulement de faire entendre sa voix, mais de la faire entendre sur la durée.

Président du parlement des jeunes de la ville de Genève à 15 ans, Conseiller municipal de la ville de Genève à 21 ans, Conseiller administratif de la ville de Genève à 29 ans et Conseiller d’Etat à 34 ans. Au fond, vous êtes un peu l’incarnation d’une jeunesse qui participe. Comment donner cette envie aux jeunes?

Je n’ai pas la prétention d’être un modèle et d’autres formes de participation existent, pas seulement la traditionnelle. Je pense qu’il ne faut en tout cas pas être exclusif et je considère qu’il y a des jeunes qui apportent ou qui ont apporté beaucoup à la société en s’engageant différemment. Les politiques doivent accepter d’être bousculés par des plus jeunes. Ca l’est régulièrement et tant mieux.

Il faut également donner l’espoir aux jeunes: leur montrer que la vie vaut la peine de s’y investir, que tout espoir n’est pas vain et qu’il y a une possibilité de changer les choses. Notre société est aujourd’hui malheureusement très défaitiste. Le plus important pour moi est de montrer, et c’est le sens d’un engagement local, que par de petites choses, on arrive à infléchir le cours du destin et prendre en main sa propre existence.

Est-ce que l’abaissement du droit de vote à 16 ans pourrait être une solution selon vous?

Personnellement, je suis contre. J’ai observé que, lorsque le droit de vote a été abaissé à 18 ans (le peuple l’a accepté en 1991, après un premier refus en 1979, ndlr), ce qui était une bonne chose, la majorité civile a tout de suite après été également abaissée, sans beaucoup de mesures collatérales. Résultat des courses: une augmentation massive des phénomènes d’endettement. J’ai peur que le même processus se reproduise si l’on abaisse le droit de vote à 16 ans.

Au-delà de ça, je pense que c’est un argument alibi, une manière pour le monde politique de se dire que le travail a été fait. Un peu comme pour les étrangers: j’étais un grand promoteur du droit de vote des étrangers, je le suis toujours, mais octroyer le droit de vote sans que cela ne s’accompagne de mesures, notamment de formation civique, ne sert à rien.

Un des résultats du sondage est le fait que l’on croit naïvement tout savoir des préoccupations des jeunes, alors que ça n’est pas le cas. Pourquoi une telle situation?

Parce que nous sommes dans une société où les adultes s’accomplissent de plus en plus souvent en projetant leurs propres rêves non réalisés sur les enfants. De plus, il y a toujours eu entre générations des difficultés à se comprendre.

Aujourd’hui, porte-on assez d’attention aux différentes préoccupations de la jeunesse?

La réponse est non. Mais les jeunes doivent se prendre en main. Chaque génération doit se décarcasser pour se faire entendre, mais il n’y a en tout cas pas de leçon de morale à faire aux adultes.

Et une leçon de morale aux politiciens?

Le problème des politiciens, c’est qu’ils croient souvent qu’ils n’en font pas assez car ils ne font pas une politique publique spécifiquement pour les jeunes. Or, l’enjeu n’est pas là: il faut faire une politique jeune, plutôt que pour les jeunes. Cela reflète le drame de la politique actuelle: se projeter au-delà des prochaines élections.

Que fait la CFEJ pour susciter un intérêt chez les parlementaires pour les jeunes?

La Commission leur écrit, quatre fois par année au moment des sessions parlementaires, sur une page intitulée « 3 minutes pour les jeunes » afin d’attirer leur attention sur une problématique qui touche la jeunesse. Nous essayons de leur faire comprendre que les jeunes sont rarement à l’ordre du jour des Chambres fédérales et nous leur disons que nous leur serions reconnaissant de consacrer trois minutes de leur temps à lire ce document. En général, ils jouent bien le jeu.

Peu de propositions de la Session des Jeunes sont reprises par les parlementaires. Est-ce parce qu’elles ne sont pas bonnes?

La Session des Jeunes continue de souffrir de l’image d’une manifestation alibi: les politiques font leur bonne action en ayant pensé aux jeunes alors que tout cela fini dans un tiroir. Je trouve que ce qui sort de la Session des Jeunes est toujours de qualité et surtout révélateur par ce que les textes disent et également par ce qu’ils ne disent pas. Il faudrait que les parlementaires aillent plus loin et soient présents à la Session des Jeunes.

La CFEJ a récemment émit une prise de position sur la Stratégie Addictions 2017-2025 en disant que les jeunes n’étaient pas assez pris en compte dans la stratégie. Dans quelles autres politiques publiques est-ce le cas?

C’est malheureusement assez systématique. Nous devrions avoir le « reflexe jeune » dans toutes les politiques publiques.

Vous allez quitter la CFEJ à la fin de l’année, après dix ans passés à sa tête. Quel bilan tirez-vous?

Je n’ai pas encore tiré de bilan.

Vous avez tout de même une petite idée.

Je pense qu’en dix ans, la situation des jeunes s’est améliorée dans la perception comme dans la réalité. Il y a 10 ans, on parlait beaucoup du chômage des jeunes ou de la violence des jeunes. Nous avons entre temps réussi à monter que c’était plus complexe que ce qu’il n’y paraît et qu’il fallait arrêter d’accoler une problématique à la caractéristique jeune. Dans la violence des jeunes, très décriée il y a dix ans avant l’introduction du nouveau code pénal des mineurs, on avait un nombre d’incarcérations beaucoup plus important et un suivi des jeunes délinquants qui était problématique. Aujourd’hui, je le vois avec ma fonction de Conseiller d’Etat chargé de la sécurité, ce code pénal est une très bonne chose. On a considérablement diminué la violence juvénile et considérablement amélioré l’image des jeunes, qu’on accole moins naturellement à des phénomènes de violence.

En quoi l’enfance et la jeunesse sont des sujets qui vous tiennent particulièrement à cœur?

L’enfance et la jeunesse sont le creuset de mon engagement politique, mes premières amours. J’ai aussi des enfants de 8, 6 et 4 ans. J’aime vraiment l’idée de ce qu’on décide aujourd’hui a un impact demain: cela défini une génération plus jeune d’hommes et de femmes politiques.

Allez-vous continuer à vous engager dans ce sens?

Probablement, oui. Cela est diversement apprécié étant donné que, dans le domaine de la sécurité, je dois resserrer les horaires et combattre les nuisances sonores. Même si cela ne paraît donc pas très compatible, j’ai tout de même cette préoccupation.

Comment exactement?

J’aimerais vraiment, et c’est l’enjeu des élections fédérales, qu’on puisse développer une vision d’une Suisse jeune, d’une Suisse qui mise moins sur la rente et plus sur le risque. Une Suisse qui donne envie aux jeunes de s’y former et d’y rester ensuite pour investir dans le pays. Je vois des opportunités extraordinaires mais des jeunes qui partent, ne se sentant pas forcément stimulés ici. C’est pour moi une forme de continuation de l’engagement pour la jeunesse.

Lien vers le dossier réalisé en partenariat avec le Congrès de la jeunesse organisé par le Service de protection de la jeunesse du canton de Vaud.