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Naples, entre légende vivante et ville envoûtante

Ce carcan vivant du pays se trouve le plus souvent soit adoré, soit méprisé. Pourquoi ne pas tenter de trouver un entre-deux, voire succomber au charme de cette ville aux milles légendes ? Ce ne sont ni les pesticides, ni la Camorra qui prendront le dessus sur la richesse culturelle de ce labyrinthe mythique, mystique.

La ville ne baigne pas dans l’opulence, mais son histoire et son style de vie en débordent. Sa situation se réfère sûrement en premier lieu à l’imposante présence du Vésuve. Quand on vit avec le risque perpétuel de voir éclater la colère d’un volcan pour voir la terre périr comme Pompéi, comment prendre la vie au sérieux ? À cette menace naturelle s’ajoute le danger omniprésent du «scippo», le vol à la tire. Cette imbrication de pressions ne dérobe pourtant pas son charme à la ville. Au contraire, elle incite l’être humain à jouir de chaque instant de la vie. Cela fait des Napolitains un peuple qui baigne dans une «misère gaie», comme le remarque Zola dans son Voyage à Rome. Cette approche éthique a d’ailleurs séduit bien plus d’un écrivain et a même donné naissance à l’«épicurisme napolitain», réflexion du philosophe grec Épicure selon laquelle «la mort n’est rien et la recherche du plaisir le but ultime de la vie, non pas celui des débauchés, mais la jouissance de l’instant présent» (Épicure, Lettre à Ménécée sur le bonheur).

«Buon appetito, facciamo colazion!»

Les Napolitains croquent donc la vie à pleines dents. Ils ne négligent pas non plus la gastronomie. Naples s’approprie tous les fameux plats italiens et s’en fait reine. En hiver, la pizza, prétendue non pas la meilleure d’Italie, mais du monde. En été, le «cocomero», la pastèque saignante, grande et ronde comme le soleil éclatant. Pour midi aussi, des anchois, dont regorge la côte, ou des aubergines. Puis les huîtres, juteuses, «le fruit de la terre sous votre palais ravi, s’est fait pulpeux fruit de la mer» (Jean-Noël Schifano, Désir d’Italie, éditions Gallimard, 1996). Pour les enfants dont les papilles ne se sont pas encore assez développées, reste l’échappatoire suprême: «la pasta». Pâtes à volonté sous les formes les plus diverses. Que vous commandiez des «macaronis», des «friarielle» ou des spaghettis, l’enfant et Naples seront ravis. Les jeunes plus curieux peuvent se laisser tenter par les «spaghettis alle vongole verace», aux vraies coques, tradition de la ville.

Puis les douceurs. Le parfum du célèbre baba au rhum attire à chaque coin de rue. À ses côtés, la «sfogliatella alla ricotta». Ce coquillage feuilleté porte en lui non pas le goût de la mer, mais celui du tendre fromage sucré se mêlant au léger zeste d’orange. Les plus gourmands se tourneront vers les «cassatine napolitane». Elles se présentent généralement sous forme ronde, enrobées dans une crème glacée verte, avec cerise sur le gâteau. On les prépare à base de ricotta et de «pan di spagna», l’équivalent du «sponge cake» anglais, tout aussi cher aux Napolitains.

Gare au mauvais regard

Chez un peuple qui aime pourtant savourer la vie, la superstition est très présente. En descendant la «Via Sans Gregorio Armeno», plus connue sous le nom de la «rue des Crèches», le passant peut soudain se méfier en remarquant une corne rouge par-ci, un masque dévoilant un sourire farceur par-là. Ces objets incitant d’abord à la crainte symbolisent en réalité la protection contre la «jettatura», le «malocchio», le mauvais sort jeté par un regard «de travers» ou par un compliment voilant la jalousie. On se sauve alors par la conjuration.

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Les Napolitains restent autant attachés à la superstition qu’à la religion. En déambulant dans les rues, le visiteur peut parfois déboucher sur une voie non pas sans issue, mais qui se boucle sur une petite voûte creusée dans le mur d’une façade, dans laquelle rayonne la Vierge Marie. À Naples, la religion est parfois fusionnée à la superstition, comme le montre si bien le miracle du sang de Saint-Janvier. Naples se trouve sous la protection de la Madone de Piedigrota, mais elle peut également être bénie par «San Gennaio», Saint Janvier. Deux fois par an, dans la cathédrale bâtie en son nom, le sang du Saint est liquéfié. Si le sang coule, le présage est bon. Si la liquéfaction tarde ou n’a pas lieu, les citadins s’attendent au pire…

Ouvrons l’œil sur l’art

L’église, lieu de refuge, d’espoir, de pardon, de guérison, mais aussi de chef d’œuvre architectural. Une architecture noble et baroque que l’écrivain Dominique Fernandez va jusqu’à comparer aux «dolci» napolitains dans Le volcan sous la ville: «L’église San Gregorio Armano, en plein cœur de Spaccanapoli. […] On dirait une rocaille mais au lieu de roc et de pierre, c’est du caramel qui a fourni la matière à cet antre tapissé de rugosités pulpeuses. […] Ces voûtes qui se dérobent au regard, ces murs surchargés dont l’architecture ne se discerne pas, ce volume élastique et mou, [on croirait pénétrer] à l’intérieur d’un baba.»

Naples porte une parure architecturale, mais aussi sculpturale. Dans la discrète Chappelle Sansevero, cachée dans les entrailles de la ville, se trouve un trésor artistique: «Le Christ voilé». L’auteur de ce chef-d’œuvre:  Giuseppe Sanmartino. Couché sur l’autel, Jésus est recouvert d’un voile si fin que le désir de l’enlever traverse chaque visiteur…

Au même titre que la sculpture, la peinture a aussi son importance. Dans les musées règne Michelangelo Merisi di Caravaggio, alias Caravage. Maître du clair-obscur, des salles lui sont spécialement dédiées. Un temps, on apercevait les traces de Caravage sur les parois des rues de la cité côtière. Ces empreintes ont été laissées par l’artiste français Ernest Pignon-Ernest. Pendant longtemps, il a embrassé les murs de Naples en y collant ses affiches. Il dévoile ainsi son sérieux talent pour le dessin et sa maîtrise de l’anatomie, mais aussi l’histoire de la ville. Chaque affiche collée «appartient à la pierre de Naples» et se fond dans son histoire. Que serait cette ville sans ses mythes et légendes ? «Rien», répond Ernest. Ses images «traitent de nos origines, de la femme, des rites de mort que sécrète cette ville coincée entre le Vésuve et les terres en ébullition de la Solfatare sous laquelle Virgile, déjà, situait les enfers» (Tahar Bon Jelloun, Labyrinthe des sentiments, éditions Stock, 1999).

À présent, il ne reste plus qu’à découvrir Naples jusque dans ses catacombes, car ils réservent aussi quelques surprises. Avant que cette ville ne succombe à la lave brûlante du Vésuve et ne se transforme en une nouvelle Babylone, ville mystérieuse, à jamais vivante de par ses légendes. Peut-être que l’on en ressortira le cœur bandé, les yeux aveuglés, comme Tahar Ben Jelloun, écrivain épris de cette ville: «Naples est là, dans ce labyrinthe du temps, au fond d’une cour sans soleil, dans le tunnel des émotions» (Labyrinthe des sentiments).

Une ligne à ne pas franchir

Mouaz et Razan, jeunes activistes syriens, tentent de faire bouger les lignes rouges. Aussi bien celles des zones dangereuses inaccessibles aux médias que celles fixées par la communauté internationale pour décider d’une intervention. Menacés de mort, armés uniquement de courage, d’Internet et de leurs appuis occidentaux, ils déploient leur lutte stratégique et médiatique pour restaurer la démocratie en Syrie.

Cinq ans que le conflit syrien à éclaté entre le gouvernement de Bachar Al-Assad et les protestataires réclamant sa démission. Ce documentaire nous rappelle que la situation est loin de s’améliorer. De 2011 à 2014 (le laps de temps pendant lequel le film a été produit), «Red Lines» retrace la vie des personnes qui luttent contre le régime et les terroristes, totalement livrés à eux-mêmes. Car pendant que les gouvernements américains et européens discutent de la meilleure manière de gérer la situation, les Syriens, eux, meurent. Des centaines d’entre eux tombent chaque jour, des milliers sont blessés ou doivent fuir leur foyer et des millions vivent dans des camps de fortunes… Qu’est ce que deux personnes inexpérimentées pourraient bien y changer?

Intimité

Bien plus que l’on pourrait croire. Razan est une militante féministe musulmane qui travaille sur le terrain et gère un réseau de contrebande entre la Syrie et la Turquie. Mouaz, lui, est un ancien lobbyiste qui détient de puissants contacts à Washington et essaie d’ouvrir les yeux aux gens sur les atrocités qui se passent dans son pays.

Le documentaire est tourné de manière très intimiste. Les caméras des codirecteurs Andrea Kalin et Oliver Lukacs suivent Razan de sa tranquille chambre d’hôtel en Turquie jusqu’aux dangereuses frontières de la Syrie. Les scènes sont angoissantes, on sent constamment la tension qui règne lors d’un trajet en voiture en territoire dangereux ou de négociations avec un chef armé. Mais jamais elle ne lâche prise: elle va jusqu’à livrer elle-même le ravitaillement médical d’un camp de réfugiés à un autre. De temps en temps, on nous rappelle la situation du peuple syrien, souvent à partir d’images tournées par des citoyens puis relayées par les réseaux sociaux. On y voit les «habituels» bombardements, les familles brisées et les larmes de désespoirs lorsqu’un père tente de garder dans ses bras les corps inertes de ses deux enfants qui viennent de succomber à une attaque à l’arme chimique. Des images que l’on a malheureusement trop l’habitude de voir et auxquelles on ne fait plus attention.

Efficacité

Le documentaire remet les choses en ordre et replace l’être humain au centre de la problématique. Car à force de voir ces corps, ces explosions et ces tirs, on en oublierait presque que cela se passe dans le même monde que le nôtre, celui des Occidentaux. Et que ce sont bien des êtres vivants qui en subissent les conséquences. Au début du film, on (re)découvre les images des manifestations à l’origine de la guerre. Des personnes dans la rue comme on peut le voir en ce moment en Europe, notamment avec «Les indignés» ou «Nuit Debout». A la différence près qu’en Syrie, pour mettre un terme à une manifestation, la police tire à balles réelles dans la foule.

Un documentaire «choc», efficace, qui coupe avec le point de vue occidental de cette tragique guerre. La vision d’un peuple qui n’est plus dans la réflexion, mais dans la nécessité.

Sur les traces d’une femme kabyle résistante

«Fadhma N’Soumer», mêlant mythe et réalité, raconte la destinée extraordinaire d’une femme faite de guerre et de violence. Ce long métrage s’inscrit dans un contexte encore méconnu aujourd’hui: le début de la colonisation française sur les territoires algériens, entreprise dès 1830 – plus précisément lorsque la Kabylie, une région de l’Algérie,  était le dernier bastion libre du pays. L’armée française a amorcé son entreprise coloniale en Algérie par une extrême violence afin de soumettre la population vivant sur ces territoires et exploiter les ressources naturelles. Mais c’était sans compter la fougue d’une jeune femme issue d’une famille aisée kabyle. Elle était considérée comme une «prophétesse berbère» ou une «druidesse musulmane». Respectée et puissante au sein de la société kabyle, elle a utilisé son influence pour mener la résistance. Celle que les troupes françaises redoutaient et surnommaient la «Jeanne d’Arc kabyle» avait pour nom Lalla Fatma N’Soumer.

 

Entre mysticisme et impétuosité

Lalla Fatma N’Soumer est née dans les environs des années 1830 dans une famille puissante sur le plan religieux et connue de la société kabyle. Les traditions voulaient qu’elle se marie avec son cousin maternel. Mais elle a refusé cette union et a été conduite dans un village éloigné. Là-bas, elle s’est entièrement vouée à la religion et a aidé les plus démunis. A travers la Kabylie, ses exploits de guérison de maladies intraitables lui ont forgés une réputation mystique. Lorsque les troupes françaises sont arrivées, elle a apporté son soutien au héros et initiateur de la révolte populaire kabyle: Cherif Bougbaghla. Combattant redoutable, il a défié les Français jusqu’à sa mort en 1854. Les scènes de combat mettant en lumière les prouesses presque surnaturelles de ce soldat sont récurrentes dans le film. Le ralenti est utilisé durant ces scènes d’action, les rendant encore plus mystiques.

Une détermination sans failles

La contribution de Lalla Fatma N’Soumer et son courage étaient connu de tous: sa forte personnalité a convaincu de nombreux hommes à rejoindre le combat et à organiser les secours durant les batailles. A la mort du chef des combattants, Bougbaghla a accepté la présence de Lalla Fatma N’Soumer au sein de la résistance. A la suite d’une réunion, elle a pris la tête de la lutte. Elle a de cette manière réussi à se forger une place centrale dans un milieu politico-religieux traditionnel réservé jusqu’alors  aux hommes. Combattante déterminée jusqu’à sa mort, elle a aussi osé transgresser les règles de la société traditionnelle kabyle qui lui refusait certaines responsabilités en raison de son statut de femme. Elle s’est montrée tout aussi intransigeante avec les troupes françaises qui la firent prisonnière. Lalla Fatma N’Soumer est morte en 1863, alors âgée de 33 ans et est devenue un symbole puissant de résistance et de détermination.

La langue tamazight

Le réalisateur Belkacem Hadhadj n’en est pas à son premier long-métrage en langue tamazight (berbère). Il a déjà réalisé «Machaho» en 1995, qu’il avait alors doublé en arabe. Avec cette nouvelle réalisation apparaît la conviction de réconcilier la langue tamazight avec la société algérienne, le film étant seulement sous-titré en arabe. Cette volonté s’inscrit dans le contexte politique actuel: la langue tamazight a en effet acquis le statut de langue nationale en Algérie en début d’année 2016. De plus, les dialogues du film ont été écrits par un célèbre poète kabyle, Ben Mohamed. Cela ajoute une richesse supplémentaire à ce long-métrage. Fait intéressant, l’actrice principale, Laëtitia Eïdo, a appris le tamazight pour l’occasion. Lors de la présentation de son film à Genève, le réalisateur a expliqué qu’elle était habituée aux rôles dans différentes langues mais qu’elle ne parlait pas le tamazight avant le film. Elle l’a appris en quelques semaines, jouait juste et sans accent. Difficile d’imaginer Fadhma N’Soumer avec un autre visage, tant le rôle semble coller à l’actrice à la perfection. Le jeu d’acteur dont elle fait preuve ne semble que confirmer cette impression.

La mémoire collective ayant été façonnée pour la plus grande partie par la pensée masculine, Belakcem Hadhadj souhaitait contribuer à faire reconnaître le courage des femmes durant la résistance, souvent minorées par les récits historiques. Il avait aussi pour ambition d’éveiller les consciences et rappeler les tragiques événements qui ont marqué le début de la colonisation française au XIXe siècle et qui ont fait une quantité innombrable de victimes.

«J’aspire à faire connaître ma musique dans d’autres pays»

D’origines syrienne et marocaine, la Genevoise Samia Tawil est une artiste à la croisée de l’Orient et de l’Occident. Elle présentera son dernier album Freedom is Now  au Festival Mawazine (Maroc) cette année en première partie de Christina Aguilera et le dédie à son grand-père.

Tink.ch: Vos chansons sont très politiques. Vous y dénoncez notamment la violence de certains régimes et les inégalités. Peut-on affirmer que vous êtes une musicienne contestataire?

Samia Tawil: On qualifie souvent ma musique d’engagée. Il est vrai que certaines de mes chansons tendent à éveiller les consciences sur des causes ou injustices. Être engagé est, selon moi, le propre d’un artiste. Il faut sortir de sa cage et regarder ce qu’il se passe ailleurs. La médiatisation est d’ailleurs une chance: plus on peut exposer son avis à travers les médias, plus le rôle de sensibilisation est important.

Dans votre chanson Modern Slaves, vous dites qu’«il est temps de réaliser que nous avons un rôle à jouer (…), que [vous ne pouvez plus] regarder vos frères africains souffrir [et que] nous sommes responsables». De quoi vous sentez-vous responsable exactement?

Je trouve lâche de savoir qu’il y a des injustices dans le monde et de ne pas faire ce que l’on peut, à notre échelle, pour lutter contre. Ne serait-ce qu’en allant à une manifestation ou en en parlant quand l’occasion se présente. La responsabilité que je ressens vient peut-être aussi de mes origines. Grâce à elles, j’ai eu l’occasion de voyager en Syrie et au Maroc et j’ai pu connaître de près des problèmes sociaux dont nous n’avons pas écho en Suisse.

Vous souhaitez donc transmettre des messages. Est-ce pour cette raison que vous avez décidé de quitter votre label à l’âge de 15 ans?

Le label avec lequel j’ai signé à 12 ans ne me ressemblait pas. A cette époque, c’était la première fois que j’avais l’occasion de mettre un pied dans le milieu de la musique. J’avais l’impression que c’était une aubaine: j’attendais vraiment qu’un producteur prenne mes chansons et les réarrange. Car à l’époque je ne jouais pas très bien d’un instrument. J’ai tout de même beaucoup appris lorsque j’étais affiliée à ce label. Mais au fur et à mesure, j’ai remarqué que les productions ne ressemblaient pas du tout à ce que je voulais faire.

Même si j’étais jeune, j’écoutais déjà de la musique très organique, telle que celle de Sheryl Crow ou de Ben Harper. Ces chanteurs faisaient passer des messages. Les personnes du label ont vu en moi une pop-star. Mais ce n’était pas ce dont j’avais envie. Après un contrat de deux ans, j’ai décidé de partir. J’avais envie de m’entourer d’un vrai band et de faire la musique qui me plaisait. Un chemin plus long, mais beaucoup plus satisfaisant.

Prenez-vous exemple sur Emel Mathlouthi (artiste tunisienne engagée, ndlr)?

Oui, son parcours me ressemble. Mais je ne l’ai connue que récemment. Je l’ai découverte grâce à la chanson qu’elle avait sortie durant le printemps arabe; c’est justement à ce moment-là que je sortais ma chanson Modern Slaves. Je m’identifie à l’engagement qu’elle porte et j’admire son audace. Elle ose s’exprimer dans un pays où les outils pour le faire n’existent pas forcément.

Est-ce difficile de rassembler toutes vos identités en musique?

Je n’y vois aucune difficulté car ce n’est pas une intention de ma part. Je pense que ce n’est pas parce que l’on a des origines diverses qu’il faut absolument essayer de se catégoriser dans la «world musique» ou dans la musique «fusion». J’ai grandi en écoutant la «soul/rock» américaine des seventies. Les sonorités de mon premier album s’en ressentent. J’inclus par contre le côté plus oriental dans la danse lors de mes concerts.

Avez-vous, comme Ibrahim Maalouf, l’objectif de reprendre des chansons de  Fairuz ou de Oum Kalthoum (chanteuses libanaises et égyptiennes très célèbres, ndlr) ?

J’adore ce qu’elles font et le rôle qu’elles ont joué, mais je ne me situe pas du tout dans leur style musical. La première raison est la langue. Je maîtrise le darija, le dialecte marocain, mais Oum Kalthoum chante surtout en arabe classique. Leur musique transparaît quelque peu dans mes parties orientales, mais je ne peux pas jouer dans la même catégorie. Je respecte trop le travail qu’elles font. Ce sont des chanteuses qui ont été très engagées et qui ont su fédérer les gens autour de certaines chansons.

Ibrahim Maalouf rassemble également. Il fait le lien entre les influences orientales et occidentales avec ce quart de ton qu’il a inclus sur sa trompette. C’est atypique. Je m’identifie beaucoup à sa démarche. Par contre, je ne trouve pas que fédérer doive être un but en soi. La musique est déjà un art fédérateur. Il ne faut par contre pas que cela soit calculé par les labels musicaux. Ce n’est magnifique que lorsque, par un grand hasard, une chanson s’avère être fédératrice.

Seriez-vous intéressée de traverser les frontières et d’aller pratiquer votre art dans d’autres pays?

J’aspire à faire connaître ma musique dans d’autres pays, en particulier dans le reste de l’Europe. L’Allemagne me plait beaucoup, notamment son univers musical. La France m’attire également.

C’est un hasard si ma carrière a démarré en Suisse plutôt qu’ailleurs. Le Montreux Jazz Festival m’a réservé mon premier live dès la sortie de mon album.  C’était une grande chance. En tant qu’artiste indépendante, on a beaucoup de chance dans ce pays car il y a une certaine réceptivité. Mais cela est aussi applicable au Maroc. Les gens sont très curieux quand une artiste est d’origine marocaine et ne fait pas de la musique traditionnelle. Je les intrigue! Je pense que ce que je représente est aussi une bouffée d’air frais dans le monde musical maghrébin. En particulier aux yeux des jeunes qui sont de plus en plus connaisseurs en matière de rock ou d’autres styles, et qui sont heureux de voir que quelque chose de neuf, de sincère, et d’«osé» stylistiquement parlant, leur est proposé. 

Vous allez d’ailleurs vous produire au Maroc cette année, sur l’une des cinq plus grosses scènes du monde.

Oui, au Festival Mawazine. J’ai déjà participé à ce festival par le passé mais sur la scène locale. Cette année, mes musiciens et moi avons la chance d’être invités sur la grande scène, d’habitude réservée aux artistes américains. Nous travaillons d’arrache-pied!

 


L’album Freedom is Now de Samia Tawil est disponible sur la plateforme de téléchargement iTunes.

Tortoise, ce cocktail de genres

Cela fait vingt-cinq ans que Dan Bitney, Doug McCombs, Jeff Parker, John Herndon et John McEntire jouent sous le nom de Tortoise. Les anciens jeunes de Chicago ont désormais une carrure plus proche de celle de pères de famille à une réunion d’anciens camarades de classe que d’un groupe de Post-Rock. Mais est-ce véritablement handicapant? Au contraire. Si eux arborent des calvities bien entamées, leur musique, elle, n’a pas pris une ride. C’est à se demander s’ils ne sont pas en avance sur leur temps. Sept ans que l’on n’avait pas vu les cinq quasi-quinquagénaires ressortir un album. C’est désormais chose faite avec «The Catastrophist». S’inscrivant dans la continuité de ce que le groupe a déjà produit, ces enregistrements se démarquent toutefois par des morceaux partiellement vocaux, Tortoise étant un groupe instrumental. Malheureusement, ils n’ont soit pas été joués durant le concert, soit joués de manière instrumentale. Difficile de décrire, voire de catégoriser, cet énième album alors que le groupe, créé en 1993, ne cesse de méticuleusement s’affranchir des étiquettes.

Pléthore d’univers

Sur des morceaux comme «The Catastrophist», la basse et la batterie groovent. Il n’y a rien à faire, si ce n’est se laisser emporter par ces mélodies de guitare et de piano qui finiront par vous convaincre que le concert de Tortoise était bel et bien celui que vous recherchiez. Mais la plupart du temps, impossible de savoir ce que le batteur a en tête, les rythmiques sont trop complexes. Il passe de rythmes 4-4 à d’autres plus élaborés. Par exemple 5-4 ou 9-4 comme sur «Ox Duke», très impressionnant à écouter. Mais il peut arriver que cela soit plus accessible, comme sur «Hot Coffee», où tous les ingrédients sont présents pour secouer machinalement sa tête de haut en bas.

Chacun des cinq musiciens ont pratiqué au moins trois à cinq instruments différents pendant le concert et ont changé de place quasiment chaque morceau. Autant dire qu’il vaut mieux ne pas lutter en tentant d’y voir plus clair lorsque l’on est pas un connaisseur. Il est préférable de se laisser guider, s’asseoir confortablement et profiter d’un voyage à travers une multitude d’univers musicaux: Le Post-Rock et son style instrumental, Le Jazz aux rythmes complexes, l’Electronica et ses mélodies synthétisées, ou même le Dub.

Sobriété

Les spectateurs ont eu droit à un concert d’exception. Les fans étaient comblés et les novices heureux d’avoir fait la découverte d’un tel répertoire musical en si bonne compagnie. Fait notable, le public était tellement satisfait par ce spectacle que Tortoise a eu droit à un double rappel sous les applaudissements de la foule. Le groupe le lui a bien rendu en retournant sur scène par deux fois pour effectuer de chaleureux et généreux remerciements. On est presque surpris de découvrir que les musiciens savent parler tant on ne les a pas entendu durant toute la durée du concert. Les morceaux sont instrumentaux et à aucun moment le groupe n’a fait de pause pour se présenter ou parler de ses chansons. L’un des seuls bémols de ce concert, avec le manque d’originalité dans le jeu des lumières. Peut-être n’est-ce là qu’un simple choix de sobriété, collant ainsi avec les personnages.

Nicolas Godin, la reconversion

Il «passe son Bach» ou réussit son «Come-Bach». Tels sont les jeux de mots qui pourraient qualifier le concert de Nicolas Godin – s’inspirant incontestablement du compositeur allemand – mercredi soir au Festival Antigel. Si le bilan est positif, le début de concert est plutôt chancelant. L’intro «Orca» était pourtant bien partie: une entrée dans le vif du sujet entraînante, mêlant clavecin et musique électronique. Le tout accompagné de violons synthétisés. Mais cela s’est malheureusement fini en queue de poisson. On ne sait pas très bien si le problème provenait d’un des musiciens ou s’il s’agissait de la technique. Toujours est-il qu’à la fin du premier morceau, après une montée en puissance, un bruit sourd s’est produit, mais. Pas  celui bien présent à la fin du morceau original, mais plutôt un bruit imprévu.

 

Après l’incident, le public a comme  l’impression qu’ils improvisent, laissant de côté la suite prévue initialement. Fini le clavecin et les sons synthétisés. La guitare tendre et mélodieuse remplace les sons électroniques. On se laisse alors surprendre par cette bossa nova langoureuse. Les  autres morceaux sont clairement inspirés de Bach, mais celui-ci se démarque du reste de l’album.

Fusion

Si Roger Waters (Pink Floyd) et Jean-Sébastien Bach avaient fusionnés, c’est bien Nicolas Godin qui serait apparu. Véritable génie de la basse, l’homme connait son sujet sur le bout du plectre. Maitrisant autant les morceaux lents et mélancoliques que ceux ayant plus de mordant, Godin n’a rien à prouver. En revanche, le clavier n’étant pas son instrument de prédilection (il est bassiste avant tout), il ne tente pas de folies et reste sur ses acquis. Bien que sa pratique de l’instrument soit limitée, il arrive néanmoins à faire voyager les spectateurs grâce à la finesse de son écriture. Mais cet univers ne semble pas accessible à tous: certaines personnes ont d’ailleurs quitté la salle avant le rappel.

La part de succès de ce concert revient aussi au Festival Antigel, qui nous a, une fois de plus, offert un moment d’exception dans la sublime salle rénovée de l’Alhambra. Le jeu de lumières était magnifique: les nombreux spots manipulés ont beaucoup apporté à l’intensité des morceaux plus dynamiques de la fin de spectacle.

Sur scène, les musiciens lancent leur ultime composition, «Bach-Off», quintessence de variations de mélodies de piano et de guitare envoutantes rythmées par une batterie énergique, virant sur une ligne de basse rock jouée au plectre. La puissance qui s’en dégage est impressionnante. Par deux fois on a peur que le morceau ne s’arrête. Mais il finit par repartir. Une petite partie de la salle s’est même levée pour saluer la performance de l’artiste. S’il fallait retenir un bémol: la durée du concert. Une heure, pas une minute de plus. Le groupe est revenu pour un rappel, mais n’a joué qu’un seul morceau. Il faut dire qu’il n’y avait probablement pas assez de titres pour tenir un set plus important.

Renouveau

En 2012, Nicolas Godin publiait son septième et ultime album avec le groupe de musique Air, «Le Voyage dans la Lune». Riche de ses quinze ans d’expérience de duo avec Jean-Benoît Dunckel, l’artiste comptait cette fois-ci repartir à zéro. Il se plonge alors dans l’œuvre de Bach et apprend à jouer du piano malgré ses limites techniques. Il découvre que Bach était depuis toujours à l’origine des musiques qui l’avaient inspiré. Ses compositions, telles que «Widerstehe doch der Sünde», trouvent leurs sources dans les audaces harmoniques et les «accords malsains» (ce sont les mots de Nicolas Godin) que Bach utilise sur la «Cantate BWV 54». Autre fait marquant sur l’album «Contrepoint»: pas un mot d’anglais. Mais on retrouve de l’allemand, de l’italien ou encore du portugais. Un véritable melting-pot linguistique qui a réunit plusieurs artistes comme Thomas Mars et Dorothée de Koon sur «Widerstehe doch der Sünde», Alessandro Baricco sur «Quei Due» ou Marcelo Camelo sur «Clara».

Nicolas Godin partage sont univers très personnel avec nous en toute intimité. A l’origine, le projet n’a pas été prévu pour être autre chose qu’une thérapie personnelle. Une manière pour lui de sortir des sentiers battus tracés par sa carrière au sein du duo «Air», en se risquant à une nouvelle approche de la musique. Autant le dire: le concert n’est pas accessible à tous. Mais si l’on a  la chance d’être touché par sa patte, alors on passera sûrement l’un des moments de partage les plus intimes jamais passés avec un artiste sur scène. On pourrait tout aussi bien résumer le nouveau tournant musical de l’artiste par ce qu’a affirmé Glenn Gould, pianiste célèbre pour ses «Variations de Goldberg» de Bach: «Nous nous devons de trouver une nouvelle approche quant à l’interprétation. Il faut trouver une raison d’être qui soit différente mais qui soit, malgré tout, juste.»

Un voyage à travers l’Islande de Júníus Meyvant

Si Júníus Meyvant s’est d’abord produit dans des festivals locaux – Reykjavik étant une ville où la culture musicale prolifère –, l’auteur-compositeur islandais s’est vite lancé à la conquête des scènes européennes. Les salles danoises sont les premières sorties hors de son pays. Il y rencontre un franc succès, la proximité des populations scandinaves se ressentant sur le plan musical. Fort de sa réussite, le chanteur poursuit son périple au cœur de l’Europe. Il passe, entre autres, par l’Allemagne, l’Autriche, la République Tchèque, la Belgique ou encore la France, avant de se présenter en Suisse pour la première fois en 2016 au festival Antigel.

Escale à l’Épicentre

Pour son premier concert à Genève ce jeudi, et contrairement aux musiques de son EP, Júníus Meyvant joue seul sur scène, accompagné uniquement de ses deux guitares et de son frère présent dans le public. C’est dans un cadre de réserve – le public étant peu réactif – qu’on découvre un jeune homme timide au premier abord, mais qui s’avère être doté d’un humour capable d’attiser la sympathie de la salle. Enchainant mélodies oniriques et anecdotes personnelles, l’Islandais nous transporte au sein de sa contrée. Interprétant ses titres avec concentration, il nous force presque à rentrer dans son univers lyrique, nous invitant ainsi à être ses compagnons de voyage. À la fin de sa prestation, il prend le temps de se livrer à une séance de dédicace. Au menu: CDs, vinyles et t-shirts signés par le chanteur lui-même.

4000 âmes

Júníus Meyvant, de son vrai nom Unnar Gisli Sigurmundsson, est originaire des Îles Vestmann, une contrée d’un peu plus de 4000 habitants au sud de l’Islande, où il a grandi et s’est adonné à ses principales passions que sont la musique, le skateboard et la peinture. C’est à partir de ses vingt ans qu’il commence à jouer de la guitare, instrument qu’il trouve par hasard dans la maison de ses parents. Très vite, il se met à écrire régulièrement. Il s’essaye même à la formation d’un groupe mais le projet sera voué à l’échec. C’est alors qu’il crée son alter ego, Júníus Meyvant. À cet instant débute son voyage musical, toujours accompagné de son petit frère, qui l’épaule lors de ses concerts.

Remise en selle

Júníus Meyvant a marqué l’Épicentre de par son humilité et sa simplicité, nous ouvrant ainsi l’appétit pour de futures aventures sur l’île de Glace. Suite à son passage à Antigel, l’artiste continue sa balade musicale à travers l’Europe à la recherche de nouveaux partenaires de fortune prêts à partager l’expérience d’une Islande folklorisée. En espérant qu’il repasse à Genève.

Une réinterprétation de Philip Glass signée Bruce Brubaker

New York est à l’honneur de la sixième édition du festival Antigel. En tête d’affiche, Philip Glass, connu notamment pour ses compositions pour le cinéma. Le musicien et compositeur américain offrira au public genevois deux ciné-concerts les 13 et 14 février au Victoria Hall. On retrouve également la performance de la chorégraphe Lucinda Childs qui a travaillé en collaboration avec Glass et Sol LeWitt, scénariste, pour créer “DANCE”, une pièce de danse présentée ce mercredi au Bâtiment des Forces Motrices. Finalement, dans ce panache new-yorkais se glisse l’icône de la musique post-moderne, Bruce Brubaker, qui, depuis trois décennies, fait connaître ses talents de concertiste aux quatre coins du monde. Avec son album “Glass Piano”, il se lance en 2015 dans le projet colossal de revisiter le répertoire de Philip Glass avec pour seul instrument son piano. L’objectif, bien qu’ambitieux, est plutôt réussi.

Un artiste qui plaît

Un piano à queue et des mains de virtuose: c’est ce qu’il faut à Bruce Brubaker pour nous amener dans son monde. Et on aime s’y laisser entrainer, dans son monde. Pendant plus d’une heure, la concentration du public est palpable. Seuls quelques toussotements étouffés viennent parfois briser le silence de la salle qui enveloppe la musique. Le décor est simple: des rideaux rouges qui servent de fond au musicien et quelques projecteurs illuminant le centre de la pièce où se trouve le pianiste. Le concert affiche complet. Il est d’ailleurs difficile de se frayer une place qui offre une bonne visibilité sur l’artiste, tant la salle est ce soir-là pleine à craquer. Tant pis, on se contentera d’écouter en fermant les yeux. Après tout, la musique de Bruce Brubaker s’y prête bien. Tantôt douce, tantôt tourmentée, elle ravive des émotions profondes en même temps qu’elle apaise.

Une réappropriation réussie

«Je ne joue pas de notes différentes de celles écrites. Cependant, les rythmes exacts, l’organisation des phrases, la pondération des accords, l’utilisation de la pédale du piano, tous ces éléments varient», explique Bruce Brubaker, résumant sa démarche artistique. Subtil mélange entre musique classique et contemporaine, le pianiste s’inscrit dans le courant musical post-moderne. Avec ses mélodies minimalistes aux figures répétitives, il réinterprète avec brio l’œuvre monumentale de Glass. Il noue ainsi un dialogue musical entre notes originales et variations techniques que son indiscutable virtuosité permet. Grâce, entre autres, aux morceaux “Metamorphosis 1″ et “Mad Rush”, le New-Yorkais aura laissé, le temps d’un concert, la salle des fêtes de Carouge en lévitation. De quoi mettre l’eau à la bouche pour la prestation de Philip Glass au Victoria Hall le week-end prochain.

Balthazar, le rock élégant

De la nonchalance à l’euphorie, de la gravité à la légèreté, de la sobriété à la folie, mais toujours mélodieux et envoutant: voilà comment le rock élégant de Balthazar se démarque de la pop rock conventionnelle.  Au son d’un clavier, les cinq musiciens du groupe arrivent sur scène et prennent place. C’est Patricia Vanneste, la violoniste, qui, la première, ouvre le bal avec le délicat “Decency. Un voile de velours se pose alors sur les spectateurs avant que le reste des musiciens n’apporte son grain de sel et vienne troubler le calme pour installer une énergie communicative avec son public.

Un Balthazar pour plusieurs visages

L’un apporte les riffs, l’autre la sobriété. L’une la sensibilité, l’autre le “peps”. Et alors que l’on pensait avoir compris le rôle de chaque musicien, les voilà qu’ils se mélangent: le meneur échange sa place avec le second guitariste, la violoniste passe au clavier et le bassiste vient jouer avec les cymbales du batteur. Jamais l’on ne s’ennuie, car en plus d’une musique de qualité, la présence scénique du groupe est phénoménale. Un véritable “groupe”, car si on les séparent, seul l’un des membres tiendrait la route pour captiver la foule.

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Ensemble, ils donnent l’impression de n’avoir à faire qu’à une personne aux multiples visages. S’il y a bien des passages chantés par une seule personne, c’est le groupe entier qui, la plupart du temps et d’une seule et même voix, élève ses chants à un niveau mystique. On le ressent particulièrement lors de morceaux tels que “True Love, lorsque le rythme se fait lent, presque trainant, et que les musiciens, d’une voix, chantent, s’éloignant petit à petit des battements des instruments jusqu’à chanter a cappella. Balthazar arrive à faire fredonner un refrain ou à faire hurler les spectateurs tels des loups avec “I looked for you”. Le groupe transporte.

De la rue à la scène

Les premiers pas du groupe se font lorsque le guitariste Maarten Devoldere et la violoniste Patricia Vanneste font la rencontre d’un autre guitariste, Jinte Deprez. Ils sont à cette époque tous musiciens de rue et passent alors de rivaux de trottoir à membres fondateurs d’un même projet. Ils seront plus tard rejoint par trois bassistes différents se succédant ainsi que deux batteurs.

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Leurs premiers albums, “Applause” (2010) et “Rats” (2012), sont tous deux nommés «Album de l’année» aux Music Industry Awards. La réussite du deuxième album leur permet d’effectuer une tournée de deux ans.

 C’est pendant cette dernière que les deux guitaristes vont composer les différents morceaux de leur troisième album, “Thin Walls”, notamment lors un séjour dans les chambres d’un monastère dont les parois étaient si peu épaisses (d’où le titre) qu’ils pouvaient entendre chaque idée sur laquelle l’autre était en train de travailler. Plus sombre que les précédents, les textes ont gagnés en maturité et en noirceur. Les désillusions de la vie et ruptures difficiles se sont ajoutées aux ambiances de beuveries et d’excès. Le résultat est tinté de rock furieux, accompagné de grooves entrainants et de mélodies envoutantes.
 L’un des meilleurs concerts de rock auxquels nous avons assisté.

Ousmane Sembene, premier cinéaste africain

«A 14 ans, je voulais être Français. A 17 ans, j’ai découvert un récit africain et j’étais fier d’être Africain», a déclaré Samba Gadjigo, professeur de français et de littérature africaine aux Etats-Unis. Avec le réalisateur américain Jason Silverman, il co-réalise un documentaire présentant un portrait contrasté d’Ousmane Sembene, réalisateur d’origine sénégalaise. Ayant personnellement fréquenté Sembene, Samba Gadjigo a moins de recul face au sujet. Ce n’est le cas de Jason Silverman, qui cherche avant tout à ajouter une touche d’humour dans ce film. Il introduit des extraits comiques tirés des anciennes oeuvres du premier réalisateur africain, rendant ainsi le documentaire plus sympathique à visionner.

Pionnier

Le film est une succession d’anciens extraits de films réalisés par Sembene, mais également d’interviews de lui-même ou encore de son fils.

En 1946, suite à un accident, Ousmane Sembene se retrouve immobilisé pendant six mois à l’hôpital. Il profite de ces instants pour se cultiver et constate qu’il n’y a aucune œuvre – que cela soit des films ou des livres – parlant de personnes de couleur. Il écrit alors “Les bouts de bois de Dieu”, premier livre où il dit «se reconnaître». Cet ouvrage décrit la grève que les cheminots africains de la ligne Dakar-Niger ont mené en 1947, du temps de la colonisation française. 

Mais le premier écrivain africain ne s’arrête pas là. Après avoir quitté le Sénégal pour étudier le cinéma à Moscou, Sembene rentre au pays, caméra à la main. Il est le premier homme à avoir amené cet appareil sur le continent, mais également à avoir tourné un long-métrage avec des personnes de couleur. Bien que la France avait interdit l’usage des caméras sur le continent, lui voulait donner la voix aux “sans voix”.

L’importance de l’héritage

Ce documentaire ne raconte pas seulement la vie du cinéaste sénégalais, mais décrit également son travail. On y voit des extraits de ses propres films et la richesse historique qui s’en dégage. Un héritage en train – malheureusement – de «pourrir», selon Samba Gadjigo.

Les films de Sembene sont intimement liés au contient auquel il appartient.  “La Noire de…” est son premier long-métrage et remet en question la façon dont on traite les Africains, considérés à l’époque comme des êtres inférieurs. Dans “Ceddo”, Sembene s’attaque cette fois directement aux Africains et montre la résistance de toute une population face à l’oppression religieuse. Ce film a d’ailleurs été censuré pendant dix ans sur tout le contient. Autre prise de position, dans “Moolaadé” cette fois, où le réalisateur n’hésite pas à dénoncer l’excision traditionnelle.

“Sembene!” offre au spectateur des témoignages touchants, lui permettant de réaliser à quel point cette icône a été importante historiquement. Mais également à quel point peu de personnes ne s’en souviennent.