Société | 07.08.2018

Le grand voyage pour la liberté

Nous avons eu l'occasion de recueillir deux témoignages, venant de deux femmes érythréennes qui ont risqué leur vie en fuyant leur pays totalitaire dans des conditions parfois extrêmes pour venir en Suisse.
Photo: Joanne Tellenbach, Catarina Garganta Ferreira et Loïc Maguéro

Le sujet sur la crise migratoire Nord/Sud est très présent depuis ces dernières années. La plupart des pays d’Europe sont touchés. En ce qui nous concerne, la Suisse a accueilli, entre 2013 et 2017, plus de 130’048 demandeurs d’asile. Selon l’Organisation Internationale pour les Migrations, sur les 5 386 migrants morts ou disparus sur leur route de l’exil en 2017 dans le monde, 3 119 l’ont été lors du passage de la Méditerranée.

L’Erythrée est un pays totalitaire (pour de plus amples informations, voir Erythrée, un naufrage totalitaire de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Franck Gouéry) qui prive toute perspective d’avenir, en imposant au peuple un service militaire jusqu’à 40 ans. Il se trouve dans la corne de l’Afrique où chaque ethnie a sa propre langue et nourriture. Si nous nous fions aux chiffres de l’ONU, le rythme des départs a augmenté considérablement ces dernières années. En 2009, le bureau du HCR à Addis-Abeba parlait de 1 000 à 3 000 arrivées par mois de réfugiés érythréens au Soudan et en Éthiopie. En 2017, il s’agirait de 5 000.

Deux femmes, Sophie (19 ans) et Fanny (20 ans), venant d’Erythrée ont dû quitter leur pays à l’âge de 15 ans. Sans prévenir la totalité de leur famille : « je n’ai rien dit à personne parce que ma mère ne m’aurait jamais laissée partir seule. C’est dangereux de laisser partir sa fille de 15 ans », raconte Fanny. Elles ont pris la route en raison du régime politique totalitaire d’Isaias Afwerki, président depuis le 24 mai 1993. « Si on n’a pas de bonnes notes, on doit faire l’armée, qu’on soit une fille ou un garçon. Peut-être pour toute la vie. Je ne voulais pas risquer ma vie, donc c’est pour ça que je suis partie », explique Sophie. Là-bas, elles étaient écolières. En dehors de cela, Fanny aidait ses parents dans les champs et Sophie jouait du piano.

Ne voulant pas passer leur vie contrainte à ce régime, elles ont entrepris leur propre voyage jusqu’en Europe dans des conditions parfois extrêmes, pour l’une d’entre elles. La première étape fut difficile. Elles ont dû marcher durant 2 jours avec des gens qu’elles ne connaissaient pas, dans des chemins difficiles d’accès et dangereux pour atteindre l’Ethiopie. Les deux pays ne s’entendant pas, elles étaient donc contraintes de marcher la nuit, afin d’éviter de se faire repérer car les frontières sont fermées. Un passeur qu’elles ont dû payer les a accompagnées. « Les deux jours de marche pour y aller étaient vraiment durs pour moi, je n’avais encore jamais autant marché. J’avais vraiment mal aux pieds et je savais que ce voyage était dangereux, alors j’avais peur », relate Sophie. Elle a été accueillie chez sa tante, vivant dans ce pays. Durant 1 an, elle a pu apprendre le français. Fanny a pu être logée 2 ans dans un centre pour réfugiés.

Concernant le reste de leur parcours pour atteindre l’Europe, les conditions sont totalement différentes. Depuis l’Ethiopie, Fanny est partie au Soudan à pied avec d’autres personnes. A son arrivée, un camion contenant environ 70 personnes les attendait pour voyager jusqu’en Lybie. Le voyage a duré plus de 9 jours dans le désert. « Il n’y avait pas assez de nourriture, pas assez d’eau et nous ne pouvions pas nous laver, il faisait très chaud ». Elle est restée en Lybie deux mois avant de pouvoir prendre le bateau pour rejoindre l’Italie. Ce périple a duré 3 jours avant qu’elle puisse atteindre les côtes siciliennes. « Nous avons été accueillis par la police, ils nous ont donné à manger et à boire et ça c’était vital pour nous. Je ne savais pas parler italien. Je ne comprenais rien et tout était très compliqué ». Pour Sophie, son père ayant un permis C, il a pu faire les démarches pour la faire venir jusqu’en Suisse. Elle a pris l’avion depuis l’Ethiopie pour arriver à Genève. Son père l’attendait pour la conduire jusqu’à la Chaux-de-Fonds où il avait un appartement. Elle a pu acquérir un permis B grâce au regroupement familial. « En Suisse, je me sens bien, je suis en sécurité et tout est planifié. »

Pour parvenir jusqu’en Suisse, Fanny est passée par le Tessin. A la douane de Chiasso, les douaniers ont refusé de la laisser entrer sans ses papiers d’identité. Face au refus, elle décida de partir à Milan où elle resta une semaine. « Je suis restée une semaine dans la rue, je ne savais pas où aller ». Sa deuxième tentative pour venir en Suisse fut concluante. Arrivée à Zurich en train, les douaniers la laissent passer et elle rejoint son frère. Le jour qui suit, il l’emmène dans le centre de réfugiés de Vallorbe où elle est logée durant un mois. Pour obtenir le permis F, elle a dû être questionnée. Elle a été transférée à Couvet pendant deux mois, pour ensuite obtenir un studio en ville de Neuchâtel avec une autre réfugiée. Quelque temps après, elle est accueillie 2 ans dans une classe d’accueil de l’ESTER à La Chaux-de-Fonds. Aux yeux de Fanny, « cela a été difficile d’être séparée de ma famille. Cela fait 6 ans que je ne les vois pas mais je suis contente d’être là et d’avoir construit ma vie ». Désormais, toutes les deux poursuivent une formation sur deux ans afin d’obtenir une attestation fédérale de formation professionnelle « d’aide en soins et accompagnement ».

En ce qui concerne la crise migratoire, la problématique n’est pas résolue car elle ne fait qu’augmenter. Depuis le début de l’année 2018, déjà 81 migrants sont morts en Méditerranée centrale. En constatant le nombre de migrants qui passent illégalement en Europe, les autorités européennes mènent de plus en plus d’enquêtes, afin de démanteler les réseaux de passeurs. Les explications de ces évolutions diffèrent selon les zones de passages. Trois grandes voies migratoires traversent la Méditerranée. La première à l’ouest, conduit du Maroc à l’Espagne ; la deuxième, au centre, de la Libye à l’Italie ; la troisième, à l’est, de la Turquie à la Grèce. La route partant de la Lybie est la plus empruntée et la plus dangereuse, en raison de la longueur de la traversée et du mauvais état des embarcations. Malgré leurs parcours de vie difficiles, ces jeunes femmes ont su nous parler en restant sereines et transparentes. Sophie vit toujours avec son père à La Chaux-de-Fonds et poursuit sa formation. Pour Fanny, sa famille est maintenant au courant de son départ et des raisons pour lesquelles elle est partie.

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Cet article a été écrit par trois élèves d’une classes de deuxième année dans le cadre des leçons de Culture Générale de l’école Pierre-Coullery à la Chaux-de-Fonds. Tink.ch les remercie, ainsi que leur enseignant, Julien Beuret.