Politique | 31.05.2018

Les pesticides, un monkey business ?

Texte de Marie Thiébaud | Photos de Marie Thiébaud
L'initiative Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse a été déposée à la Chancellerie vendredi 26 mai. Elle laissera l'opportunité aux citoyens de se prononcer sur l´interdiction des pesticides de synthèse sur le territoire.
Photo: Marie Thiébaud

« En ces temps incertains où l’intérêt de l’homme prime parfois sur celui de la nature, l’intérêt individuel prime parfois sur l’intérêt collectif, où l’intérêt financier prime parfois sur la santé publique, où la carrière politique prime parfois sur le courage, nous, un groupe de 7 personnes de tout bord, avons décidé d’agir pour changer le modèle de société actuel qui, selon de nombreux indicateurs sociaux et environnementaux, ne pourra pas se prolonger plus longtemps. ». Voici résumés l’idée et les objectifs du comité d’initiative par Jean-Denis Perrochet, vigneron. Ce texte déposé vise à poser des conditions-cadres pour une agriculture durable et respectueuse de la santé publique selon les initiants. Les pesticides de synthèse seraient un outil dépassé, à la seule fonction d’alimenter un monkey business, à comprendre des manigances financières.

Junior Tshaka a apporté une touche festive à la remise des signatures



APOLITIQUE

Au premier abord, on s’imaginerait qu’une initiative concernant les pesticides et l’environnement serait du ressort du parti politique Les Verts, que nenni. Une des caractéristiques du comité d’initiative est qu’il est et se revendique apolitique. Ses membres sont avant tout des citoyens soucieux des effets des pesticides sur l’humain, les animaux et l’environnement. Stéphanie Hüsler du comité de soutien explique : « On est de tous bords, de tous horizons. C’est une thématique qui concerne tout le monde, la santé publique, l’environnement, notre alimentation. Cela touche plein de sujets et nous étions d’avis que si en tant que citoyens nous nous saisissions du sujet, nous pourrions peut-être avoir plus de poids qu’un parti politique qui a une couleur, qui a une case, sujet aux aprioris et aux connotations qui ne plaisent pas à tout le monde. Finalement nous sommes peut-être novices mais ça peut être une force d’être issu de la population et d’arrêter les luttes partisanes gauche-droite pour se saisir d’un sujet qui nous concerne tous. »

Le comité future 3.0



PESTICIDES DE SYNTHÈSE ET ENVIRONNEMENT

L’initiative demande l’interdiction des pesticides de synthèse. Que sont-ils ? Tout d’abord ces produits chimiques ont diverses fonctions. Insecticides, fongicides et herbicides s’attaquent à différents éléments menaçant l’agriculture. À priori miraculeux et indispensables, leur utilisation pose toutefois certains problèmes. Ces produits, après usage, ne disparaissent pas mais vont se propager et contaminer l’ensemble des écosystèmes, l’eau, les sols, l’air et même le brouillard et l’eau de pluie. Ainsi, une quarantaine de pesticides a été retrouvée dans les ruisseaux et des rivières du Plateau suisse dans une étude de l’EAWAG publiée en 2014. En outre, le même institut de recherche revient en 2017 avec des résultats non plus réjouissants puisqu’il dévoile que les normes de qualité de l’eau ne sont pas respectées dans 5 ruisseaux examinés. 128 substances sont retrouvées et leur concentration élevée présente une toxicité aiguë pour les organismes aquatiques. Dans ce cas, les poissons, amphibiens, et de manière générale oiseaux et abeilles n’y échappent pas.

Les néonicotinoïdes seraient nocifs pour les abeilles.



L’HOMME ET L’EFFET COCKTAIL 

La présence de pesticides se retrouvent également dans l’alimentation. L’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA) a montré en 2008 que dans l’UE près de la moitié des céréales, fruits et légumes contenait des résidus de pesticide et un quart en contenait au moins deux différents. Ainsi en mangeant simplement, nous ingurgitons un cocktail de substances. Et c’est sur ce point que les experts mettent les autorités sanitaires en garde. Bien qu’avant leur commercialisation, les pesticides soient testés et qu’une limite maximale en résidus (LMR) soit déterminée, cette valeur est fixée en prenant en compte individuellement une seule substance, sans considérer la consommation quotidienne de plusieurs d’entre elles par les individus. À cela s’ajoute un climat d’incertitude sur les effets réels, dû à la procédure de test : un produit est testé sur une seule espèce. Pourtant les êtres humains, les organismes animaux et végétaux n’ont pas tous la même sensibilité et réagissent différemment aux expositions.

Les agriculteurs sont les premiers touchés par les effets des pesticides. Malgré leur exposition sur le long terme à différents mélanges de produits, absorbés principalement par voie cutanée, aucun registre national sur les effets chroniques des substances et aucune base de données sur les expositions n’existent. Des études à l’échelle internationale ont évoqué la possibilité de développer certains cancers, certaines maladies et troubles neurologiques ou divers troubles de la reproduction. Un lien fort est également soupçonné entre les cancers hématopoïétiques, la maladie de Parkinson et cette exposition. Lors de la récolte de signature, Stéphanie Hüsler explique que le monde paysan se sentait concerné par la problématique et souhaitait en débattre : « ça a toujours suscité un débat avec des retours positifs de la part du monde paysan. Des paysans bio trouvaient cela génial et malgré ce que l’on peut penser, les paysans conventionnels nous ont dit qu’il était bien de se poser la question, même si certains trouvaient les mesures trop extrêmes. L’enjeu est la manière de soutenir l’agriculture, de dire que l’on n’est pas contre les agriculteurs, au contraire nous pensons que c’est une occasion de réfléchir à comment soutenir l’agriculture. »

Les différents slogans de l’initiative.



PLAN D’ACTION ET MESURES

Les autorités suisses reconnaissent la problématique des pesticides de synthèse et ne restent pas passives. Depuis le 6 septembre 2017, un plan d’action a été adopté par le Conseil fédéral, visant la réduction des risques et l’utilisation durables de ces produits. Ce plan, défini en 8 objectifs (réduction de l’utilisation et des émissions de produits phytosanitaires, protections des consommateurs, professionnels,travailleurs, utilisateurs non professionnels, eaux, organismes terrestres non cibles, fertilité du sol, des cultures), fixe une cinquantaine de mesures afin de limiter leurs utilisations et de continuer une transition progressive vers une production durable.

Cependant certaines mesures discutées par l’État sont critiquées par les milieux de protection de l’environnement. Greenpeace a par exemple mis en lumière le souhait quelque peu paradoxal de l’Office fédéral de l’environnement d’adopter l’Ordonnance sur la Protection des eaux (OEaux) modifiant certes à la baisse les valeurs limites de 37 pesticides dans les eaux, tout en réhaussant les valeurs de 31 autres produits. L’ONG juge cette décision à l’encontre du Plan de la Confédération et des actions prises jusqu’à lors. Le texte de l’initiative se penche également sur une substance, le glyphosate, qui a récemment suscité passions et polémiques. Il rejoint le souhait de Greepeace ainsi que de la Fédération romande des consommateurs et des Médecins en faveur de l’environnement d’interdire les herbicides à la base de celui-ci, classé comme « cancérogène probable » par l’OMS. Ce souhait n’a pas abouti puisque le Conseil fédéral a décidé ne pas l’interdire. Il s’aligne ainsi sur la décision de l’Union européenne de novembre 2017 qui prolonge l’autorisation de son utilisation de 5 ans. Ainsi le principe de précaution souhaité par ces organisations et Stéphanie Hüsler est laissé à la trappe. « J’ai le sentiment que c’est un peu comme à l’époque de l’amiante où il a fallu beaucoup de discussion jusqu’à ce que l’on réalise que c’était vraiment dangereux. Pour les pesticides, nous souhaitons que tant que l’on ne prouve pas à 100% la dangerosité et tous les liens de causalité, le principe de précaution soit appliqué. »

Le Palais fédéral



DÉFI TECHNIQUE?

Séduisante, la demande des initiants reste malgré tout un défi pour l’agriculture de demain. Le comité met en avant des alternatives – les pesticides naturels comme la nicotine, la bouillie bordelaise (sulfate de cuivre), les traitements utilisés dans l’agriculture biologique – aux pesticides de synthèse, en balayant l’argument de la pénurie alimentaire non pas par une démonstration basée sur la productivité future mais sur le gaspillage alimentaire massif actuel. Selon le comité, le savoir-faire permettrait une autonomie alimentaire sans pesticides, devenus chers, dangereux et néfastes.

Finalement, le peuple suisse sera amené à réfléchir s’il souhaite entrer dans un nouveau paradigme de production et consommation agroalimentaires comme l’annonce avec enthousiasme Jean-Denis Perrochet. «Nous allons réfléchir ensemble à comment donner forme à cet élan populaire de replacer l’agriculteur, le producteur de notre nourriture au centre de la société afin de léguer un monde meilleur aux générations futures », nous rappelant ainsi le principe de responsabilité développé par le philosophie Hans Jonas.