Société | 17.10.2017

Ali Madad, citoyen d’un monde (dés)intégré

Texte de Giulia Petralli | Photos de Giulia Petralli
Ali Madad Amiri est un jeune homme afghan de 19 ans arrivé en Suisse il y a trois ans.
Ali Madad dans un bar à Fribourg
Photo: Giulia Petralli

« Penses-tu t’être intégré ? » je demande à Ali Madad. « Qu’est-ce que signifie intégré ? » me répond-il. Sa question n’est pas due à une incompréhension linguistique. En seulement trois ans, Ali a appris le français mieux que moi qui le pratique depuis quatre. J’essaie de lui expliquer : « l’intégration est quand un individu s’insère dans une collectivité en s’adaptant à ses standard ». « Alors je ne suis pas intégré, parce que je n’ai pas changé ma religion ». Je souris. En effet, ma question était infondée, tout comme le concept d’intégration précédemment expliqué. Il s’agit encore une fois d’une connotation négative injustifiée. Une terminologie utilisée pour légitimer une idéologie stéréotypée, motivée par ce qui nous semble être étrange.

De l’Afghanistan au Pakistan

Ses yeux foncés et bridés rappellent l’Asie orientale, et pourtant Ali est afghan, même s’il est né et a grandi à Quetta (Pakistan). Cette caractéristique physionomique est typique de son peuple : les Hazara, dont les origines sont dites liées à Gengis Khan. Depuis des siècles leur héritage génétique et leur croyance religieuse – chiite plutôt que sunnite – représentent un prétexte pour les Talibans pour les persécuter, les torturer et les tuer. Voici pourquoi Ali a dû s’enfuir au Pakistan, où il n’a jamais trouvé d’abri. « Au Pakistan je vivais dans l’illégalité, je ne pouvais pas conduire, ni avoir une maison ou un travail ». Et comme si cela ne suffisait pas, il était aussi menacé par des gangs religieux. « A 16 ans j’ai donc décidé de partir ».

Du Pakistan jusqu’en Suisse

Sur son voyage nous n’allons pas nous arrêter. Il me raconte seulement qu’au moment du départ sa destination lui était inconnue. La volonté d’une meilleure vie a été sa boussole. « J’ai entendu parler de la Suisse en Turquie. Ils m’ont dit que j’allais trouver un travail et je serais accueilli à bras ouverts ». Ensorcelé par ces histoires, Ali est entré en Suisse en tant que mineur non accompagné. Au début, il a été hébergé dans le Foyer de Kruezlingen et ensuite transféré à Fribourg, où il vit à présent. Pendant une année il a suivi les cours d’intégration à l’EPAI de Fribourg. Il a appris le français, pratiqué un peu d’informatique et acquis quelques notions de mathématique. De plus, il vient d’obtenir le permis F (pour les étrangers admis provisoirement) et il est donc à la recherche d’un travail.

Ali apprécie beaucoup la Suisse. Il admet : « où j’ai grandi on ne peut pas parler en public avec des filles », une réponse qui ajoute une touche d’illégalité à notre interview. « Au Pakistan j’étais couturier, les habits que je portais je les cousais tout seul » me raconte-il.

Je suis étonnée. Je lui confis que « de mon côté, je n’arrive même pas à coudre un bouton ». Il trouve surprenant le fait de trouver les vêtements déjà tout prêts en Suisse « il faut seulement entrer dans un centre commercial et on y trouve tout ce qu’il nous faut ».

Cependant, il me clarifie que « ce n’est pas tout à fait comme ils m’avaient dit ». Son visage s’assombrit. « Quand j’attend le bus à côté du Foyer, souvent le conducteur n’ouvre pas les portes et une fois dans le bus les gens m’observent bizarrement ». En outre, « quand je marche dans la rue j’entends souvent crier depuis les voitures des choses qui sont mauvaises ». Pour cette raison, Ali a peur et il ne se sent pas à sa place et justifie sa présence en disant : « je suis venu ici, parce que dans mon pays j’aurais trouvé la mort ».

Pour conclure je demande à Ali ce qu’il répond aux personnes qui l’accusent d’être « entretenu et de ne rien faire ». « Un jour je redonnerai chaque chose, l’assistance on la repaye tous » est sa réponse. Je crois Ali, surtout quand, au moment de sortir du bar dans lequel nous nous sommes rencontrés, il prend timidement une petite chips sur la table où reposent apéritifs à grignoter et, dans la mesure du possible, il la divise en deux. Une partie pour lui et une pour moi : « je partage ce que j’ai », semble-t-il vouloir me dire.

Citoyen du monde

Ali Madad rêve de trouver un travail, s’acheter une maison et d’avoir une voiture. Son rêve est le même que celui d’autres jeunes de son âge. Par contre, ses aspirations semblent être moins possibles à réaliser. Cela parce qu’après 18 ans, il n’a pas encore réussi à obtenir un morceau de papier attestant son identité.

Probablement Ali ne sait pas que la lutte suisse est notre sport national, moi-même, je n’étais pas au courant de cela. Néanmoins, personne n’a pas encore dit à Ali qu’il est intégré tout comme moi, même s’il croit en Allah, a les yeux bridés et n’a pas pu grandir en tant que personne libre.

Dans le fond nous sommes tous citoyens de ce monde par le simple fait d’être humain.

Traduction : Enrica Mengozzi