25.10.2016

Jean-Michel Basquiat, une légende plus qu’un artiste ?

Texte de Ekaterina Soldatova | Photos de DR
Vingt-huit ans après sa mort, le nom de Basquiat ne se décolle pas des lèvres des adeptes de l´art. Tantôt enfant de la rue, tantôt roi de l´art brut, ou encore le «Jimi Hendrix de l´art», la société ne cesse de redorer son blason. La vie de Basquiat est sans cesse scrutée, mais son art, pourtant si admiré, est le plus souvent seulement évoqué.
Basquiat à Saint-Mauritz, en Suisse, en 1983.
Photo: DR

Actuellement, son travail suscite un intérêt particulier puisque son nom est le premier à apparaître dans l’intitulé de l’exposition privée présentée à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne: «Basquiat, Dubuffet, Soulages…». La proximité du nom de Dubuffet dans le titre n’est pas anodine. Alors qu’en est-il de l’âme d’artiste de Jean-Michel Basquiat? La question mérite d’être posée maintenant que ses œuvres ont été placées sur un piédestal.

Les jeunes aiment Basquiat, cet archétype de l’attitude à la cool avec entre les mains des bombes aérosols, ses dessins aux airs enfantins ou son joint. Le marché de l’art s’arrache Basquiat pour des sommes vertigineuses. La légende Basquiat envahit les journaux. Basquiat, l’enfant du bitume à la vie bohème. Mais ce jeune talent ne sort pas du coin de la rue, pas vraiment. En réalité, son père, Gérard Basquiat, était expert-comptable. Malgré un caractère autoritaire, il ne fermait pas les yeux sur le désir de dessiner de son fils. Vouer sa vie à l’art, un choix que Gérard acceptait. Sa mère, Matilde Andreades, soutenait également Jean-Michel. Elle lui a enseigné la peinture et l’a plongé dans le labyrinthe des musées. Une vraie baignade dans le monde artistique.

Un accident comme déclencheur 

Ce que les médias rapportent moins, c’est qu’à l’âge de huit ans, Jean-Michel a été victime d’un accident. Une voiture l’a renversé. Un événement imprévu qui lui a valu un traumatisme crânien. Pendant son séjour à l’hôpital, Matilde lui aurait ramené un livre sur l’anatomie. Le garçon ne va pas se contenter de le parcourir du regard. Il s’enfonce dans la représentation de squelettes et de crânes. Le crâne, cette partie fragilisée de son corps. Plus tard, ses parents se séparent. La mère, souvent sujette à des crises, se retrouve à l’asile. Ces événements austères ne sont curieusement pas sans rappeler un mouvement visible dans les peintures de l’artiste : l’art brut.

L’art brut, solution abrupte

C’est l’artiste Jean Dubuffet, grande inspiration pour Basquiat, qui a créé le mouvement. Dans sa définition, il s’agit de «productions de toute espèce présentant un caractère spontané et fortement inventif, aussi peu que possible débitrices de l’art coutumier ou des poncifs culturels, et ayant pour auteurs des personnes obscures» (Michel Thévoz, préface de Jean Dubuffet, L’art brut, éditions de la Différence, 2016). Une idée qui semble sortir des sentiers battus, comme Basquiat. Maintenant, qu’entend Dubuffet par «personnes obscures»? En fait, l’artiste vise par-là les individus marginaux, solitaires ou en institut psychiatrique (Museo d’Arte della città di Ravenna, Borderline. Artisti tra normalità e follia, édition Mazzotta, 2013).

Jean-Michel Basquiat, Le riz avec le poulet, 1981, acrylique sur toile, collection privée (Giorgina Bertolino, Les mouvements artistiques, éditions Hazan)
Jean-Michel Basquiat, Le riz avec le poulet, 1981, acrylique sur toile, collection privée (Giorgina Bertolino, Les mouvements artistiques, éditions Hazan)

Une idée à caractère presque social qu’on retrouve chez le jeune artiste, notamment avec son désir très présent d’intégrer la culture afro-américaine dans ses toiles. Les noirs, en Amérique, sont toujours restés en marge. Ne l’appelle-t-on pas quelquefois «le premier grand noir de la peinture américaine» ? L’artiste réagit au racisme tout au long de sa courte carrière, notamment avec «Defacement», hommage à son ami graffeur afro-américain Michael Stewart, battu par des policiers. Jeune afro-américain défiguré pour ses graffitis ou pour sa couleur ?

Retour aux origines

Un aspect que le spectateur retrouve fréquemment dans les tableaux du jeune peintre est justement la mise en avant de son origine. Par-delà l’écho à l’art primitif qui constitue déjà un appel aux sources, la provenance de l’artiste lui-même joue aussi un grand rôle. Sa mère, Matilde Andreades, est portoricaine. Gérard Basquiat vient tout droit des îles haïtiennes. Un mélange étranger, exotique, qui provoque probablement ce désir d’intégrer des personnages noirs aux côtés des figures blanches. Une envie de faire également ressortir des couleurs, vives. Basquiat, avec son jaune pétant, son rouge sanglant, est aussi un coloriste.

Parmi les inspirations rappelant ses racines, le peintre portorico-haïtien puise notamment dans la mythologie, la culture vaudou et même dans le Nouveau Testament.

Entrée dans l’underground

On ne saura pas trop pour quelles raisons, à 16 ans, Jean-Michel fugue pour errer à Central Park. Ce dont nous sommes en revanche au courant, c’est que par la suite, il se retrouve à la City-as-School de Manhattan, un lycée pour enfants doués. Mais de nouveau, Basquiat fuit. Il se lance dans la vie bohème avec son partner in crime Al Diaz. Avec lui, il se métamorphose en taggueur et s’invente le pseudo « SAMO » (pour «Same Old Shit») et se fait remarquer. À 18 ans, il quitte alors sa famille, c’est définitif. Nous sommes alors en 1978, Basquiat entre dans la cour des grands du moment.

Le début des années 70 américaines; c’est le grand boum des bombes de peinture. La frénésie du graffiti surgit. La musique hip-hop enflamme encore plus l’ambiance déjantée avec la «Zulu Nation». La scène underground bat son plein. Emporté dans cette nouvelle vague, Basquiat se retrouvera en 1981 aux côtés de Keith Haring, d’Andy Warhol et de Robert Mapplethorpe à l’occasion de l’exposition «New York, New Wave» à la PS1 Gallery. La rue, Basquiat la traîne jusqu’à ses toiles. Il dessine beaucoup de lignes larges, des formes aux contours noirs assez marqués. Ses traits sont énergiques, secs, rapides. Un écho au graffiti et aussi à l’artiste C.Y. Twombly.

Minimiser le minimalisme

Un peu avant le début des années 1970, c’est aussi la naissance de l’art conceptuel et minimaliste. Basquiat s’en lasse déjà. Pour cette raison, il sera aussi classé parmi les néo-expressionistes. Il s’agit là d’un retour à la peinture, mais modernisée par un certain caractère abstrait. Parfait pour les peintures de Jean-Michel.

Le monde moderne, l’artiste ne le refoule pas entièrement. On retrouve chez lui une passion pour la bande-dessinée, son rêve d’enfance. La publicité l’attire aussi. Est-ce dû à sa rencontre avec Andy Warhol en 1982 ? Un artiste chez qui l’art des bonnes affaires est « l’art par excellence ». Mauvaise influence ? Pas sûr. Malgré ce qu’on en dit, ses créations prouvent bien que Basquiat reste plutôt dans son univers ethnique.

C’est ainsi que Jean-Michel Basquiat s’est peut-être retrouvé avec une légende néfaste sur le dos. Malheureusement, de nos jours, « sexe, drogue et alcool » est la condition sine qua non pour attirer la foule. Mais ce jeune talent mérite tout de même plus qu’une réputation de le héros de l’héroïne. Son art aux multiples facettes reflète ses découvertes tout au long de sa vie. Il représente aussi la recherche d’un soi-même un peu complexe. Souvent, les artistes aux airs dégénérés, perçoivent en réalité le monde à travers une parcelle de lucidité.