27.10.2016

Duras dure et durera

L´écriture au style cru et authentique de Duras ne relève pas d´un loisir ou d´un choix, mais d´un devoir. Duras a eu la vie dure. Sa plume endurcie par la vie jette l´encre sur le papier comme un soupir ou un cri. Retour sur le portrait d´une femme des lettres unique, qui ne s´oublie pas.
Marguerite Duras, première page de couverture de L’Amant, éditions de minuit, 1984.
Photo: Margherite Duras

«Je sais que depuis l’âge de dix-huit ans, je ne pense qu’à écrire», confesse l’écrivaine lors d’une interview au sujet de son écriture. Cette idée, elle a bien fait de la concrétiser. Duras a révolutionné l’écrit comme Chanel a révolutionné la mode. Les deux ont taillé, épuré, que ce soit le vêtement ou l’écriture. Elles ont également réussi à vaincre leur perpétuel sentiment de solitude. Un état d’âme sûrement caractéristique d’un esprit créatif, mais peut-être aussi dû à une vie difficile. L’écrivaine passe une jeunesse dans une famille dont les liens sont fragiles, voire se brisent brutalement.

Enfance cassée

L’auteure française a grandi à Ceylan, en Indochine, Viêt Nam actuel. Son père est décédé tôt, à l’âge de 49 ans, Marguerite Duras n’avait que 7 ans. Sa mère enseignait le français. La famille était en possession d’un terrain, souvent sujet aux inondations, qui s’est révélé être un désastre incultivable. Un fardeau que la mère de Marguerite traînera tout au long de sa vie. Souvent sujette à des épisodes dépressifs, la mère à Duras créera une des sentiments ambivalents chez sa fille. Un vrai rapport amour-haine s’installe entre les deux femmes.

Marguerite avait aussi deux frères : un grand, un petit. L’aîné était détesté, le petit chéri. Le petit frère est mort en décembre 1942, lors de l’occupation japonaise. Un décès qui a laissé à sa sœur le cœur froissé. Dans L’Amant, roman autobiographique, l’auteur décrit «une famille en pierre, pétrifiée dans une épaisseur sans accès aucun. Chaque jour nous essayons de nous tuer, de tuer.» Une écriture sans scrupule pour une famille psychologiquement dure à supporter.

Amant aimé, amour refoulé

Dans la plupart de ses œuvres, l’écrivaine fait ressortir cette rencontre avec «l’amant», toujours à Ceylan. Terme plutôt distant pour une aventure qui prend brutalement par les sentiments. . L’Amant, un livre lui est entièrement dédié. Il ne s’agit pas là d’un roman à l’eau de rose, loin de là. L’auteure, encore jeune fille, décrit une relation à la fois forte et éloignée. Ses sentiments ne se renforceront définitivement qu’à la fin, lors de son départ pour la France… Cette expérience, Duras ne l’a jamais oubliée : «L’âge est resté dans la mémoire, terrifiant, le même, dix-sept ans» (L’Amant, éditions de minuit, 1984).

Pourtant, avant l’amant, paraît le roman de Duras Un barrage contre le Pacifique (1950). On retrouve cet homme chinois, cet « amant », mais différent. Ce n’est plus une expérience, une première histoire intense placée au centre du récit. Il s’agit plutôt d’une relation arrangée, car cette fois, le roman tourne autour des concessions incultivables. Mais pourquoi retrouve-t-on un autre amant ? Est-ce une contradiction entre l’écriture si tranchée et nette de Duras et des sentiments flous, ambivalents, qui lui échappent ?

Terrible écriture

À travers une jeunesse qui marque, qui blesse, l’écriture de Marguerite Duras devient comme une trace de sa vie, «sèche, une comme ça, terrible»**. Duras transmet l’art des phrases saccadées, qui heurtent, déchirent. Un enchaînement de paroles concis, rythmé. En réalité, ce style abrupt est aussi un emprunt au journalisme. L’écrivaine s’est en même temps dédiée à la rédaction d’articles. Elle a abordé des sujets tout à fait divers. Duras était ainsi une femme en fusion: de femme politique à cinéaste, d’admiratrice à critique d’art, elle a parcouru les métiers du monde. La politique surtout l’intéressait. Engagée dans ce domaine, elle se lance dans des sujets d’article subtils tels que «À propos de Reagan» (Outside suivi de Le monde extérieur, P.O.L éditeur, 1984 et 1993) ou dans sa «Lettre au président Pham Van Dong» (Outside suivi de Le monde extérieur, P.O.L éditeur, 1984 et 1993). Dans le recueil de ses textes journalistiques Outside suivi de Le monde extérieur, le lecteur a le choix parmi des articles rédigés pour La Libération, L’Hebdo, Vogue, Le Figaro et la listeest loin d’être exhaustive. En somme, elle a prêté sa plume à tous les grands journaux.

Duras écrit, Duras décrit

Dans sa façon d’écrire, la femme des lettres sait aussi s’adoucir. Elle parvient à placer les termes justes sur les pensées les plus abstraites et insaisissables. Les mots ne fuient pas Duras. Ils se soumettent à sa pensée et à sa plume. L’écrivaine a beaucoup observé la mer, sa mère. Sa source d’eau est comme une femme : belle, changeante et fatale, surtout à Deauville. Dans L’été 80, elle la décrit tantôt mystérieuse: «couleur de la nuit tout épaissie de noir profond», tantôt plus douce: «une soie sous le ciel lourd et gris». Une mer qui brille aux milles métaphores.

L’espace, Duras l’empoigne aussi: «L’air était bleu, on le prenait dans la main. Bleu. Le ciel était cette palpitation continue de la brillance de la lumière» (L’Amant, éditions de minuit, 1984).

Un style subtil

Duras attire par son style. Pourtant, elle aurait pu tuer l’écriture comme elle aurait voulu tuer son frère. La femme des lettres a placé certaines règles au débarras. Ainsi s’enchaînent des phrases sans virgules et à la syntaxe incorrecte. À sa place, un écolier aurait passé pour un cancre. Si les lecteurs lui pardonnent cette audace, c’est sûrement parce qu’ils sentent que sa façon de s’exprimer transmet son état d’esprit, comme en peinture. Alors personne n’en veut à Duras comme elle en veut à certains moments de sa vie. Au contraire, Marguerite Duras, jamais on ne s’en lassera.

 

*RTS, « Marguerite Duras, forcément : écrire », 6 août 2014

**Arte, « Le siècle de Duras », jeudi 21 juillet