19.09.2016

Naples, entre légende vivante et ville envoûtante

La destination clé de cet été : les côtes italiennes. Entre Amalfi et Capri, le désir vacille. Les articles de journaux abondent au sujet de ce doux parfum estival, qui souffle depuis la mer du sud italien. Toutefois, un endroit, qui mène à tous les autres, est moins abordé. Pourtant, il rassemble repos, culture, nourriture et donne envie de le découvrir à l´infini. Naples, nous voici arrivés à bon port.
La ville ne baigne pas dans l’opulence, mais son histoire et son style de vie en débordent.
Photo: Ekatérina Soldatova

Ce carcan vivant du pays se trouve le plus souvent soit adoré, soit méprisé. Pourquoi ne pas tenter de trouver un entre-deux, voire succomber au charme de cette ville aux milles légendes ? Ce ne sont ni les pesticides, ni la Camorra qui prendront le dessus sur la richesse culturelle de ce labyrinthe mythique, mystique.

La ville ne baigne pas dans l’opulence, mais son histoire et son style de vie en débordent. Sa situation se réfère sûrement en premier lieu à l’imposante présence du Vésuve. Quand on vit avec le risque perpétuel de voir éclater la colère d’un volcan pour voir la terre périr comme Pompéi, comment prendre la vie au sérieux ? À cette menace naturelle s’ajoute le danger omniprésent du «scippo», le vol à la tire. Cette imbrication de pressions ne dérobe pourtant pas son charme à la ville. Au contraire, elle incite l’être humain à jouir de chaque instant de la vie. Cela fait des Napolitains un peuple qui baigne dans une «misère gaie», comme le remarque Zola dans son Voyage à Rome. Cette approche éthique a d’ailleurs séduit bien plus d’un écrivain et a même donné naissance à l’«épicurisme napolitain», réflexion du philosophe grec Épicure selon laquelle «la mort n’est rien et la recherche du plaisir le but ultime de la vie, non pas celui des débauchés, mais la jouissance de l’instant présent» (Épicure, Lettre à Ménécée sur le bonheur).

«Buon appetito, facciamo colazion!»

Les Napolitains croquent donc la vie à pleines dents. Ils ne négligent pas non plus la gastronomie. Naples s’approprie tous les fameux plats italiens et s’en fait reine. En hiver, la pizza, prétendue non pas la meilleure d’Italie, mais du monde. En été, le «cocomero», la pastèque saignante, grande et ronde comme le soleil éclatant. Pour midi aussi, des anchois, dont regorge la côte, ou des aubergines. Puis les huîtres, juteuses, «le fruit de la terre sous votre palais ravi, s’est fait pulpeux fruit de la mer» (Jean-Noël Schifano, Désir d’Italie, éditions Gallimard, 1996). Pour les enfants dont les papilles ne se sont pas encore assez développées, reste l’échappatoire suprême: «la pasta». Pâtes à volonté sous les formes les plus diverses. Que vous commandiez des «macaronis», des «friarielle» ou des spaghettis, l’enfant et Naples seront ravis. Les jeunes plus curieux peuvent se laisser tenter par les «spaghettis alle vongole verace», aux vraies coques, tradition de la ville.

Puis les douceurs. Le parfum du célèbre baba au rhum attire à chaque coin de rue. À ses côtés, la «sfogliatella alla ricotta». Ce coquillage feuilleté porte en lui non pas le goût de la mer, mais celui du tendre fromage sucré se mêlant au léger zeste d’orange. Les plus gourmands se tourneront vers les «cassatine napolitane». Elles se présentent généralement sous forme ronde, enrobées dans une crème glacée verte, avec cerise sur le gâteau. On les prépare à base de ricotta et de «pan di spagna», l’équivalent du «sponge cake» anglais, tout aussi cher aux Napolitains.

Gare au mauvais regard

Chez un peuple qui aime pourtant savourer la vie, la superstition est très présente. En descendant la «Via Sans Gregorio Armeno», plus connue sous le nom de la «rue des Crèches», le passant peut soudain se méfier en remarquant une corne rouge par-ci, un masque dévoilant un sourire farceur par-là. Ces objets incitant d’abord à la crainte symbolisent en réalité la protection contre la «jettatura», le «malocchio», le mauvais sort jeté par un regard «de travers» ou par un compliment voilant la jalousie. On se sauve alors par la conjuration.

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Les Napolitains restent autant attachés à la superstition qu’à la religion. En déambulant dans les rues, le visiteur peut parfois déboucher sur une voie non pas sans issue, mais qui se boucle sur une petite voûte creusée dans le mur d’une façade, dans laquelle rayonne la Vierge Marie. À Naples, la religion est parfois fusionnée à la superstition, comme le montre si bien le miracle du sang de Saint-Janvier. Naples se trouve sous la protection de la Madone de Piedigrota, mais elle peut également être bénie par «San Gennaio», Saint Janvier. Deux fois par an, dans la cathédrale bâtie en son nom, le sang du Saint est liquéfié. Si le sang coule, le présage est bon. Si la liquéfaction tarde ou n’a pas lieu, les citadins s’attendent au pire…

Ouvrons l’œil sur l’art

L’église, lieu de refuge, d’espoir, de pardon, de guérison, mais aussi de chef d’œuvre architectural. Une architecture noble et baroque que l’écrivain Dominique Fernandez va jusqu’à comparer aux «dolci» napolitains dans Le volcan sous la ville: «L’église San Gregorio Armano, en plein cœur de Spaccanapoli. […] On dirait une rocaille mais au lieu de roc et de pierre, c’est du caramel qui a fourni la matière à cet antre tapissé de rugosités pulpeuses. […] Ces voûtes qui se dérobent au regard, ces murs surchargés dont l’architecture ne se discerne pas, ce volume élastique et mou, [on croirait pénétrer] à l’intérieur d’un baba.»

Naples porte une parure architecturale, mais aussi sculpturale. Dans la discrète Chappelle Sansevero, cachée dans les entrailles de la ville, se trouve un trésor artistique: «Le Christ voilé». L’auteur de ce chef-d’œuvre:  Giuseppe Sanmartino. Couché sur l’autel, Jésus est recouvert d’un voile si fin que le désir de l’enlever traverse chaque visiteur…

Au même titre que la sculpture, la peinture a aussi son importance. Dans les musées règne Michelangelo Merisi di Caravaggio, alias Caravage. Maître du clair-obscur, des salles lui sont spécialement dédiées. Un temps, on apercevait les traces de Caravage sur les parois des rues de la cité côtière. Ces empreintes ont été laissées par l’artiste français Ernest Pignon-Ernest. Pendant longtemps, il a embrassé les murs de Naples en y collant ses affiches. Il dévoile ainsi son sérieux talent pour le dessin et sa maîtrise de l’anatomie, mais aussi l’histoire de la ville. Chaque affiche collée «appartient à la pierre de Naples» et se fond dans son histoire. Que serait cette ville sans ses mythes et légendes ? «Rien», répond Ernest. Ses images «traitent de nos origines, de la femme, des rites de mort que sécrète cette ville coincée entre le Vésuve et les terres en ébullition de la Solfatare sous laquelle Virgile, déjà, situait les enfers» (Tahar Bon Jelloun, Labyrinthe des sentiments, éditions Stock, 1999).

À présent, il ne reste plus qu’à découvrir Naples jusque dans ses catacombes, car ils réservent aussi quelques surprises. Avant que cette ville ne succombe à la lave brûlante du Vésuve et ne se transforme en une nouvelle Babylone, ville mystérieuse, à jamais vivante de par ses légendes. Peut-être que l’on en ressortira le cœur bandé, les yeux aveuglés, comme Tahar Ben Jelloun, écrivain épris de cette ville: «Naples est là, dans ce labyrinthe du temps, au fond d’une cour sans soleil, dans le tunnel des émotions» (Labyrinthe des sentiments).