Culture | 22.05.2016

Sur les traces d’une femme kabyle résistante

Texte de Fanny Scuderi | Photos de DR
Dans le cadre du FIFOG (Festival International du Film Oriental de Genève), le réalisateur Belkacem Hadhadj présente son long métrage «Fadhma N´Soumer». Ce film traverse la vie palpitante de cette femme, véritable symbole de la résistance kabyle contre l´agression militaire française en Algérie en 1850.
L’actrice principale, Laëtitia Eïdo, a appris la langue tamazight pour l’occasion.
Photo: DR

«Fadhma N’Soumer», mêlant mythe et réalité, raconte la destinée extraordinaire d’une femme faite de guerre et de violence. Ce long métrage s’inscrit dans un contexte encore méconnu aujourd’hui: le début de la colonisation française sur les territoires algériens, entreprise dès 1830 – plus précisément lorsque la Kabylie, une région de l’Algérie,  était le dernier bastion libre du pays. L’armée française a amorcé son entreprise coloniale en Algérie par une extrême violence afin de soumettre la population vivant sur ces territoires et exploiter les ressources naturelles. Mais c’était sans compter la fougue d’une jeune femme issue d’une famille aisée kabyle. Elle était considérée comme une «prophétesse berbère» ou une «druidesse musulmane». Respectée et puissante au sein de la société kabyle, elle a utilisé son influence pour mener la résistance. Celle que les troupes françaises redoutaient et surnommaient la «Jeanne d’Arc kabyle» avait pour nom Lalla Fatma N’Soumer.

 

Entre mysticisme et impétuosité

Lalla Fatma N’Soumer est née dans les environs des années 1830 dans une famille puissante sur le plan religieux et connue de la société kabyle. Les traditions voulaient qu’elle se marie avec son cousin maternel. Mais elle a refusé cette union et a été conduite dans un village éloigné. Là-bas, elle s’est entièrement vouée à la religion et a aidé les plus démunis. A travers la Kabylie, ses exploits de guérison de maladies intraitables lui ont forgés une réputation mystique. Lorsque les troupes françaises sont arrivées, elle a apporté son soutien au héros et initiateur de la révolte populaire kabyle: Cherif Bougbaghla. Combattant redoutable, il a défié les Français jusqu’à sa mort en 1854. Les scènes de combat mettant en lumière les prouesses presque surnaturelles de ce soldat sont récurrentes dans le film. Le ralenti est utilisé durant ces scènes d’action, les rendant encore plus mystiques.

Une détermination sans failles

La contribution de Lalla Fatma N’Soumer et son courage étaient connu de tous: sa forte personnalité a convaincu de nombreux hommes à rejoindre le combat et à organiser les secours durant les batailles. A la mort du chef des combattants, Bougbaghla a accepté la présence de Lalla Fatma N’Soumer au sein de la résistance. A la suite d’une réunion, elle a pris la tête de la lutte. Elle a de cette manière réussi à se forger une place centrale dans un milieu politico-religieux traditionnel réservé jusqu’alors  aux hommes. Combattante déterminée jusqu’à sa mort, elle a aussi osé transgresser les règles de la société traditionnelle kabyle qui lui refusait certaines responsabilités en raison de son statut de femme. Elle s’est montrée tout aussi intransigeante avec les troupes françaises qui la firent prisonnière. Lalla Fatma N’Soumer est morte en 1863, alors âgée de 33 ans et est devenue un symbole puissant de résistance et de détermination.

La langue tamazight

Le réalisateur Belkacem Hadhadj n’en est pas à son premier long-métrage en langue tamazight (berbère). Il a déjà réalisé «Machaho» en 1995, qu’il avait alors doublé en arabe. Avec cette nouvelle réalisation apparaît la conviction de réconcilier la langue tamazight avec la société algérienne, le film étant seulement sous-titré en arabe. Cette volonté s’inscrit dans le contexte politique actuel: la langue tamazight a en effet acquis le statut de langue nationale en Algérie en début d’année 2016. De plus, les dialogues du film ont été écrits par un célèbre poète kabyle, Ben Mohamed. Cela ajoute une richesse supplémentaire à ce long-métrage. Fait intéressant, l’actrice principale, Laëtitia Eïdo, a appris le tamazight pour l’occasion. Lors de la présentation de son film à Genève, le réalisateur a expliqué qu’elle était habituée aux rôles dans différentes langues mais qu’elle ne parlait pas le tamazight avant le film. Elle l’a appris en quelques semaines, jouait juste et sans accent. Difficile d’imaginer Fadhma N’Soumer avec un autre visage, tant le rôle semble coller à l’actrice à la perfection. Le jeu d’acteur dont elle fait preuve ne semble que confirmer cette impression.

La mémoire collective ayant été façonnée pour la plus grande partie par la pensée masculine, Belakcem Hadhadj souhaitait contribuer à faire reconnaître le courage des femmes durant la résistance, souvent minorées par les récits historiques. Il avait aussi pour ambition d’éveiller les consciences et rappeler les tragiques événements qui ont marqué le début de la colonisation française au XIXe siècle et qui ont fait une quantité innombrable de victimes.