22.05.2016

Une ligne à ne pas franchir

Texte de Amadeus Kapp | Photos de DR
«Red Lines», documentaire intimiste, replace l´être humain au centre du conflit syrien. Il clôt le Festival International du Film Oriental de Genève.
Razan (à gauche sur la photo) et Mouaz sont de jeunes activistes syriens.
Photo: DR

Mouaz et Razan, jeunes activistes syriens, tentent de faire bouger les lignes rouges. Aussi bien celles des zones dangereuses inaccessibles aux médias que celles fixées par la communauté internationale pour décider d’une intervention. Menacés de mort, armés uniquement de courage, d’Internet et de leurs appuis occidentaux, ils déploient leur lutte stratégique et médiatique pour restaurer la démocratie en Syrie.

Cinq ans que le conflit syrien à éclaté entre le gouvernement de Bachar Al-Assad et les protestataires réclamant sa démission. Ce documentaire nous rappelle que la situation est loin de s’améliorer. De 2011 à 2014 (le laps de temps pendant lequel le film a été produit), «Red Lines» retrace la vie des personnes qui luttent contre le régime et les terroristes, totalement livrés à eux-mêmes. Car pendant que les gouvernements américains et européens discutent de la meilleure manière de gérer la situation, les Syriens, eux, meurent. Des centaines d’entre eux tombent chaque jour, des milliers sont blessés ou doivent fuir leur foyer et des millions vivent dans des camps de fortunes… Qu’est ce que deux personnes inexpérimentées pourraient bien y changer?

Intimité

Bien plus que l’on pourrait croire. Razan est une militante féministe musulmane qui travaille sur le terrain et gère un réseau de contrebande entre la Syrie et la Turquie. Mouaz, lui, est un ancien lobbyiste qui détient de puissants contacts à Washington et essaie d’ouvrir les yeux aux gens sur les atrocités qui se passent dans son pays.

Le documentaire est tourné de manière très intimiste. Les caméras des codirecteurs Andrea Kalin et Oliver Lukacs suivent Razan de sa tranquille chambre d’hôtel en Turquie jusqu’aux dangereuses frontières de la Syrie. Les scènes sont angoissantes, on sent constamment la tension qui règne lors d’un trajet en voiture en territoire dangereux ou de négociations avec un chef armé. Mais jamais elle ne lâche prise: elle va jusqu’à livrer elle-même le ravitaillement médical d’un camp de réfugiés à un autre. De temps en temps, on nous rappelle la situation du peuple syrien, souvent à partir d’images tournées par des citoyens puis relayées par les réseaux sociaux. On y voit les «habituels» bombardements, les familles brisées et les larmes de désespoirs lorsqu’un père tente de garder dans ses bras les corps inertes de ses deux enfants qui viennent de succomber à une attaque à l’arme chimique. Des images que l’on a malheureusement trop l’habitude de voir et auxquelles on ne fait plus attention.

Efficacité

Le documentaire remet les choses en ordre et replace l’être humain au centre de la problématique. Car à force de voir ces corps, ces explosions et ces tirs, on en oublierait presque que cela se passe dans le même monde que le nôtre, celui des Occidentaux. Et que ce sont bien des êtres vivants qui en subissent les conséquences. Au début du film, on (re)découvre les images des manifestations à l’origine de la guerre. Des personnes dans la rue comme on peut le voir en ce moment en Europe, notamment avec «Les indignés» ou «Nuit Debout». A la différence près qu’en Syrie, pour mettre un terme à une manifestation, la police tire à balles réelles dans la foule.

Un documentaire «choc», efficace, qui coupe avec le point de vue occidental de cette tragique guerre. La vision d’un peuple qui n’est plus dans la réflexion, mais dans la nécessité.