Culture | 03.04.2016

«J’aspire à faire connaître ma musique dans d’autres pays»

Tink.ch est parti à la rencontre de la chanteuse genevoise Samia Tawil. Interview avec une musicienne contestataire cosmopolite.
Pour Samia Tawil, l'engagement est le propre d'un artiste.
Photo: Selver Kabacalman

D’origines syrienne et marocaine, la Genevoise Samia Tawil est une artiste à la croisée de l’Orient et de l’Occident. Elle présentera son dernier album Freedom is Now  au Festival Mawazine (Maroc) cette année en première partie de Christina Aguilera et le dédie à son grand-père.

Tink.ch: Vos chansons sont très politiques. Vous y dénoncez notamment la violence de certains régimes et les inégalités. Peut-on affirmer que vous êtes une musicienne contestataire?

Samia Tawil: On qualifie souvent ma musique d’engagée. Il est vrai que certaines de mes chansons tendent à éveiller les consciences sur des causes ou injustices. Être engagé est, selon moi, le propre d’un artiste. Il faut sortir de sa cage et regarder ce qu’il se passe ailleurs. La médiatisation est d’ailleurs une chance: plus on peut exposer son avis à travers les médias, plus le rôle de sensibilisation est important.

Dans votre chanson Modern Slaves, vous dites qu’«il est temps de réaliser que nous avons un rôle à jouer (…), que [vous ne pouvez plus] regarder vos frères africains souffrir [et que] nous sommes responsables». De quoi vous sentez-vous responsable exactement?

Je trouve lâche de savoir qu’il y a des injustices dans le monde et de ne pas faire ce que l’on peut, à notre échelle, pour lutter contre. Ne serait-ce qu’en allant à une manifestation ou en en parlant quand l’occasion se présente. La responsabilité que je ressens vient peut-être aussi de mes origines. Grâce à elles, j’ai eu l’occasion de voyager en Syrie et au Maroc et j’ai pu connaître de près des problèmes sociaux dont nous n’avons pas écho en Suisse.

Vous souhaitez donc transmettre des messages. Est-ce pour cette raison que vous avez décidé de quitter votre label à l’âge de 15 ans?

Le label avec lequel j’ai signé à 12 ans ne me ressemblait pas. A cette époque, c’était la première fois que j’avais l’occasion de mettre un pied dans le milieu de la musique. J’avais l’impression que c’était une aubaine: j’attendais vraiment qu’un producteur prenne mes chansons et les réarrange. Car à l’époque je ne jouais pas très bien d’un instrument. J’ai tout de même beaucoup appris lorsque j’étais affiliée à ce label. Mais au fur et à mesure, j’ai remarqué que les productions ne ressemblaient pas du tout à ce que je voulais faire.

Même si j’étais jeune, j’écoutais déjà de la musique très organique, telle que celle de Sheryl Crow ou de Ben Harper. Ces chanteurs faisaient passer des messages. Les personnes du label ont vu en moi une pop-star. Mais ce n’était pas ce dont j’avais envie. Après un contrat de deux ans, j’ai décidé de partir. J’avais envie de m’entourer d’un vrai band et de faire la musique qui me plaisait. Un chemin plus long, mais beaucoup plus satisfaisant.

Prenez-vous exemple sur Emel Mathlouthi (artiste tunisienne engagée, ndlr)?

Oui, son parcours me ressemble. Mais je ne l’ai connue que récemment. Je l’ai découverte grâce à la chanson qu’elle avait sortie durant le printemps arabe; c’est justement à ce moment-là que je sortais ma chanson Modern Slaves. Je m’identifie à l’engagement qu’elle porte et j’admire son audace. Elle ose s’exprimer dans un pays où les outils pour le faire n’existent pas forcément.

Est-ce difficile de rassembler toutes vos identités en musique?

Je n’y vois aucune difficulté car ce n’est pas une intention de ma part. Je pense que ce n’est pas parce que l’on a des origines diverses qu’il faut absolument essayer de se catégoriser dans la «world musique» ou dans la musique «fusion». J’ai grandi en écoutant la «soul/rock» américaine des seventies. Les sonorités de mon premier album s’en ressentent. J’inclus par contre le côté plus oriental dans la danse lors de mes concerts.

Avez-vous, comme Ibrahim Maalouf, l’objectif de reprendre des chansons de  Fairuz ou de Oum Kalthoum (chanteuses libanaises et égyptiennes très célèbres, ndlr) ?

J’adore ce qu’elles font et le rôle qu’elles ont joué, mais je ne me situe pas du tout dans leur style musical. La première raison est la langue. Je maîtrise le darija, le dialecte marocain, mais Oum Kalthoum chante surtout en arabe classique. Leur musique transparaît quelque peu dans mes parties orientales, mais je ne peux pas jouer dans la même catégorie. Je respecte trop le travail qu’elles font. Ce sont des chanteuses qui ont été très engagées et qui ont su fédérer les gens autour de certaines chansons.

Ibrahim Maalouf rassemble également. Il fait le lien entre les influences orientales et occidentales avec ce quart de ton qu’il a inclus sur sa trompette. C’est atypique. Je m’identifie beaucoup à sa démarche. Par contre, je ne trouve pas que fédérer doive être un but en soi. La musique est déjà un art fédérateur. Il ne faut par contre pas que cela soit calculé par les labels musicaux. Ce n’est magnifique que lorsque, par un grand hasard, une chanson s’avère être fédératrice.

Seriez-vous intéressée de traverser les frontières et d’aller pratiquer votre art dans d’autres pays?

J’aspire à faire connaître ma musique dans d’autres pays, en particulier dans le reste de l’Europe. L’Allemagne me plait beaucoup, notamment son univers musical. La France m’attire également.

C’est un hasard si ma carrière a démarré en Suisse plutôt qu’ailleurs. Le Montreux Jazz Festival m’a réservé mon premier live dès la sortie de mon album.  C’était une grande chance. En tant qu’artiste indépendante, on a beaucoup de chance dans ce pays car il y a une certaine réceptivité. Mais cela est aussi applicable au Maroc. Les gens sont très curieux quand une artiste est d’origine marocaine et ne fait pas de la musique traditionnelle. Je les intrigue! Je pense que ce que je représente est aussi une bouffée d’air frais dans le monde musical maghrébin. En particulier aux yeux des jeunes qui sont de plus en plus connaisseurs en matière de rock ou d’autres styles, et qui sont heureux de voir que quelque chose de neuf, de sincère, et d’«osé» stylistiquement parlant, leur est proposé. 

Vous allez d’ailleurs vous produire au Maroc cette année, sur l’une des cinq plus grosses scènes du monde.

Oui, au Festival Mawazine. J’ai déjà participé à ce festival par le passé mais sur la scène locale. Cette année, mes musiciens et moi avons la chance d’être invités sur la grande scène, d’habitude réservée aux artistes américains. Nous travaillons d’arrache-pied!

 


L’album Freedom is Now de Samia Tawil est disponible sur la plateforme de téléchargement iTunes.