12.02.2016

Nicolas Godin, la reconversion

Texte de Amadeus Kapp | Photos de Amadeus Kapp
Nicolas Godin partage son univers unique, mêlant lignes de basses assurées et mélodies de clavecin électronique endiablées.
Nicolas Godin sur la scène de l’Alhambra
Photo: Amadeus Kapp

Il «passe son Bach» ou réussit son «Come-Bach». Tels sont les jeux de mots qui pourraient qualifier le concert de Nicolas Godin – s’inspirant incontestablement du compositeur allemand – mercredi soir au Festival Antigel. Si le bilan est positif, le début de concert est plutôt chancelant. L’intro «Orca» était pourtant bien partie: une entrée dans le vif du sujet entraînante, mêlant clavecin et musique électronique. Le tout accompagné de violons synthétisés. Mais cela s’est malheureusement fini en queue de poisson. On ne sait pas très bien si le problème provenait d’un des musiciens ou s’il s’agissait de la technique. Toujours est-il qu’à la fin du premier morceau, après une montée en puissance, un bruit sourd s’est produit, mais. Pas  celui bien présent à la fin du morceau original, mais plutôt un bruit imprévu.

 

Après l’incident, le public a comme  l’impression qu’ils improvisent, laissant de côté la suite prévue initialement. Fini le clavecin et les sons synthétisés. La guitare tendre et mélodieuse remplace les sons électroniques. On se laisse alors surprendre par cette bossa nova langoureuse. Les  autres morceaux sont clairement inspirés de Bach, mais celui-ci se démarque du reste de l’album.

Fusion

Si Roger Waters (Pink Floyd) et Jean-Sébastien Bach avaient fusionnés, c’est bien Nicolas Godin qui serait apparu. Véritable génie de la basse, l’homme connait son sujet sur le bout du plectre. Maitrisant autant les morceaux lents et mélancoliques que ceux ayant plus de mordant, Godin n’a rien à prouver. En revanche, le clavier n’étant pas son instrument de prédilection (il est bassiste avant tout), il ne tente pas de folies et reste sur ses acquis. Bien que sa pratique de l’instrument soit limitée, il arrive néanmoins à faire voyager les spectateurs grâce à la finesse de son écriture. Mais cet univers ne semble pas accessible à tous: certaines personnes ont d’ailleurs quitté la salle avant le rappel.

La part de succès de ce concert revient aussi au Festival Antigel, qui nous a, une fois de plus, offert un moment d’exception dans la sublime salle rénovée de l’Alhambra. Le jeu de lumières était magnifique: les nombreux spots manipulés ont beaucoup apporté à l’intensité des morceaux plus dynamiques de la fin de spectacle.

Sur scène, les musiciens lancent leur ultime composition, «Bach-Off», quintessence de variations de mélodies de piano et de guitare envoutantes rythmées par une batterie énergique, virant sur une ligne de basse rock jouée au plectre. La puissance qui s’en dégage est impressionnante. Par deux fois on a peur que le morceau ne s’arrête. Mais il finit par repartir. Une petite partie de la salle s’est même levée pour saluer la performance de l’artiste. S’il fallait retenir un bémol: la durée du concert. Une heure, pas une minute de plus. Le groupe est revenu pour un rappel, mais n’a joué qu’un seul morceau. Il faut dire qu’il n’y avait probablement pas assez de titres pour tenir un set plus important.

Renouveau

En 2012, Nicolas Godin publiait son septième et ultime album avec le groupe de musique Air, «Le Voyage dans la Lune». Riche de ses quinze ans d’expérience de duo avec Jean-Benoît Dunckel, l’artiste comptait cette fois-ci repartir à zéro. Il se plonge alors dans l’œuvre de Bach et apprend à jouer du piano malgré ses limites techniques. Il découvre que Bach était depuis toujours à l’origine des musiques qui l’avaient inspiré. Ses compositions, telles que «Widerstehe doch der Sünde», trouvent leurs sources dans les audaces harmoniques et les «accords malsains» (ce sont les mots de Nicolas Godin) que Bach utilise sur la «Cantate BWV 54». Autre fait marquant sur l’album «Contrepoint»: pas un mot d’anglais. Mais on retrouve de l’allemand, de l’italien ou encore du portugais. Un véritable melting-pot linguistique qui a réunit plusieurs artistes comme Thomas Mars et Dorothée de Koon sur «Widerstehe doch der Sünde», Alessandro Baricco sur «Quei Due» ou Marcelo Camelo sur «Clara».

Nicolas Godin partage sont univers très personnel avec nous en toute intimité. A l’origine, le projet n’a pas été prévu pour être autre chose qu’une thérapie personnelle. Une manière pour lui de sortir des sentiers battus tracés par sa carrière au sein du duo «Air», en se risquant à une nouvelle approche de la musique. Autant le dire: le concert n’est pas accessible à tous. Mais si l’on a  la chance d’être touché par sa patte, alors on passera sûrement l’un des moments de partage les plus intimes jamais passés avec un artiste sur scène. On pourrait tout aussi bien résumer le nouveau tournant musical de l’artiste par ce qu’a affirmé Glenn Gould, pianiste célèbre pour ses «Variations de Goldberg» de Bach: «Nous nous devons de trouver une nouvelle approche quant à l’interprétation. Il faut trouver une raison d’être qui soit différente mais qui soit, malgré tout, juste.»