11.12.2015

«La caméra comme bouclier»

«Appel de Gaza» est un long-métrage documentaire de Nahed Awwad, réalisatrice palestinienne, sorti en 2012. Rencontre avec la réalisatrice à l'occasion de la quatrième édition du festival de films palestiniens qui s'est déroulée les 27, 28 et 29 novembre derniers à Genève, aux cinémas Spoutnik et Cinélux.
Nahed Awwad déplore le manque de fonds pour le cinéma en Palestine.
Photo: Milan Malíček, Právo

Appel de Gaza raconte l’histoire de Semer et de Mustapha, deux jeunes hommes palestiniens qui se battent pour revoir leur famille respective. Samer est étudiant à l’université de Birzeit, près de Ramallah en Cisjordanie. Cela fait six ans qu’il n’a pas revu sa famille habitant à Gaza, à environ une heure de route en voiture de lui.

Mustapha n’a quant à lui jamais été autorisé à retourner vivre auprès de sa mère après être allé rendre visite à son père à Gaza. Sa mère se bat depuis 7 ans pour trouver une solution à cette exclusion, en vain. Leur faute? Avoir la «mauvaise» adresse inscrite sur leurs papiers d’identité. Ils sont perçus, par la loi israélienne, comme étant «infiltrés».

Appel de Gaza montre une autre facette du conflit israélo-palestinien. Nahed Awwad nous livre un émouvant témoignage d’une de ces familles victimes de l’enfermement géographique imposé par l’occupation israélienne. Des familles qui ne communiquent que par téléphone et qui ne peuvent se voir via Skype seulement. La réalisatrice nous plonge au cœur de leur peine et nous dévoile une situation aberrante qui fait de ces villes des cages permanentes. Rencontre.

Tink.ch: À quel moment avez-vous eu l’idée de réaliser ce documentaire?

Nahed Awwad: J’ai vécu la même situation que les deux protagonistes de mon film. Lorsque ma fille avait 14 semaines, j’ai voulu quitter la ville où nous habitions pour rejoindre mon mari qui n’habitait pas avec nous. Arrivées à la douane, nous devions présenter nos cartes d’identités. Mais nous avons rencontré des difficultés. À la frontière, les douaniers contrôlent les papiers d’identités en se basant sur un système de données israéliens. Lorsque je me suis mariée, j’ai gardé mon nom de jeune fille, mais ma fille a pris le nom de mon mari. Mais d’après les douaniers, c’est mon nom qui devait être inscrit sur les papiers de ma fille. Ils ne nous autorisaient pas à passer tant que ma fille n’avait pas les «bons» papiers.

Quel message voudriez-vous faire passer à travers ce documentaire?

Je pense que chaque personne, suivant d’où elle vient, ne percevra pas le film de la même manière. Le message à faire passer m’importe donc peu: ce qui est plus important, selon moi, est de montrer l’aspect humain de cette situation.

Justement, la situation des deux protagonistes a-t-elle évolué depuis le tournage?

Samer a finalement réussi à obtenir un laissez-passer pour rentrer auprès de sa famille à Gaza. Il est actuellement à la recherche d’un travail, mais la tâche s’avère compliquée. Mustapha n’a pour sa part toujours pas pu obtenir une autorisation pour rejoindre sa mère et ses sœurs à Ramallah.

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué dans toute cette aventure?

La situation de Samer lorsqu’il a décidé de retourner à Gaza. En tant que réalisatrice, c’était une bonne chose, car cela allait apporter un déroulement favorable au documentaire. Mais en tant que personne, je m’inquiétais de son retour à Gaza et n’étais pas convaincue que ce soit une bonne idée. J’étais en proie à un dilemme: une lutte intérieure entre Nahed la réalisatrice et Nahed considérant Samer presque comme son petit frère.

Quelle a été la chose la plus dure durant le tournage?

La chose la plus dure a été l’impossibilité de me rendre à Gaza parce que j’avais un passeport de la Cisjordanie. Je ne pouvais me rendre ni à Gaza, ni à Jérusalem-Est. Je ne pouvais qu’aller jusqu’à la frontière et ensuite, une personne avec les «bons» papiers devait prendre le relais avec la caméra. Il fallait que je sois sûre qu’il y ait une équipe à Gaza qui attende Samer sur place et qu’elle filme les scènes comme je le voulais.

Y a-t-il beaucoup de femmes palestiniennes qui pratiquent le même métier que vous?

Depuis les années 90, il y a de plus en plus de réalisatrices palestiniennes. Je trouve cela très positif et important, surtout que nous n’avons pas de fonds pour le cinéma et encore moins d’infrastructures cinématographiques.

S’il n’y a pas d’infrastructures cinématographiques, comment les réalisateurs se forment-ils?

En fait, il existe depuis peu une ou deux écoles qui enseignent l’art du cinéma. Mais elles sont plus axées sur la technique que sur la réalisation. Une grande majorité des réalisateurs palestiniens vont étudier le cinéma à l’étranger, et ensuite, reviennent tourner des films en Palestine. D’autres vivent déjà à l’étranger et décident de revenir pour réaliser des documentaires ou des films de fiction.

D’où vient votre intérêt pour le cinéma?

Lorsque que j’ai fini le lycée, je ne pensais pas du tout pouvoir devenir réalisatrice. Il n’y avait aucune école et que je ne connaissais rien au métier, j’ai donc mis cette idée de côté. Mais au début des années 90, des amis ont commencé à travailler dans le milieu du journalisme. Je me suis intéressée à ce qu’ils faisaient. À partir de là, j’ai commencé à suivre des cours jusqu’à ce que je puisse voyager pour étudier. J’ai pu tenir ma première caméra en 2002 lors d’un exercice pour l’école. Je disposais d’une caméra et de trois heures pour présenter quelque chose qui tienne la route. Je ne savais pas trop ce qu’il allait en résulter. Je me suis servie de la caméra comme une sorte de bouclier qui me protégeait et j’ai laissé l’instinct me conduire.