Culture | 07.11.2015

Monumental, travail d’une femme fatale

Texte de Ekatérina Soldatova | Photos de DR
L'espace Jean Tinguely à  Fribourg propose jusqu'au 31 décembre 2015 aux visiteurs de découvrir de plus près Niki de Saint Phalle, femme par excellence et créatrice unique en son genre. L'exposition ne nous invite toutefois pas à  pénétrer dans ses géantes sculptures envoûtantes. Elle nous enveloppe plutôt dans un panorama retraçant les projets des trente dernières années de la vie d'une créatrice au doux parfum féminin, mais possédant une âme féministe. Une vraie main de fer dans un gant de velours.
"Le Golem" de Niki de Saint Phalle à Jérusalem.
Photo: DR

En entendant simplement le nom de Niki de Saint Phalle, les nanas dansent déjà  dans nos têtes. Des femmes heureuses aux formes généreuses, des courbes et des rondeurs faisant appel à  la sensualité, mais surtout à  la femme donnant naissance, à  la «déesse mère». La femme sans laquelle l’homme n’est rien, bien qu’il tente de revêtir une posture dominante. Et cela, l’artiste française nous le rappelle à  travers des sculptures féminines à  caractère presque imposant. Elles conservent néanmoins une forme de légèreté, reflétant ainsi le trait féministe de l’artiste. La «nana» suprême est probablement Hon, ce qui signifie «elle» en suédois et représente une immense Nana enceinte couchée. Elle transcrit un réel désir d’émancipation de la créatrice et renvoie de nouveau à  la femme symbolisant la naissance. Cette création emblématique est également le préambule du projet Monumental. L’exposition nous le fait comprendre grâce à  une chronologie retraçant les projets phares de la créatrice.

 

 

Une envie de grandeur

Ainsi, Hon n’est certainement qu’un avant-goût marquant l’une des visées principales de l’artiste. Dans un extrait de documentaire unique passé à  l’exposition, Niki de Saint Phalle révèle son rêve de devenir architecte. Une ambition en partie réalisée, puisque les créations nouent sculpture et architecture, notamment Le Rêve de l’Oiseau. Mais une envie encore plus ardente chez l’artiste était celle de montrer la force de la femme par des réalisations aux dimensions toujours plus importantes. Elle souhaitait concevoir «le plus grand ensemble architectural jamais réalisé par une femme». Il est possible d’approcher quelques-uns de ses moulages de projets, comme celui du Dragon de Knokke-le-Zoute, «maison-dragon», construite pour les enfants. Il exprime la continuité du projet prenant petit-à -petit de l’ampleur.

 

Religion et superstition

L’exposition offre une large panoplie de photographies, la plupart réalisées par Rico Weber, ami de l’artiste. Elles permettent de saisir la procédure des créations, en particulier celle du Golem. Cette dernière Š«uvre était une commande pour le quartier de Kiryat Havoyal à  Jérusalem. Selon la proposition du maire Teddy Kollek, Niki de Saint-Phalle réalisa un «monstre bienveillant». Celui-ci reflète nos peurs mais également le pouvoir de les dépasser. Ce projet revête une importance religieuse et humanitaire puisque des travailleurs juifs, musulmans et chrétiens ont pris part à  sa création. Le monstre mystique tire également trois langues en référence aux trois religions de la ville sainte.

 

Les légendes sous les clichés précisent en parallèle la démarche de construction. De la direction des travaux au bétonnage, en passant par la structure. L’envers du décor nous fait alors réaliser toute l’ampleur d’un travail nouant dessin, sculpture et architecture.

 

Art divinatoire

L’Š«uvre la plus «monumentale» et tenant le plus à  cŠ«ur de Niki de Saint Phalle reste sûrement le Jardin des Tarots. Une réalisation s’étendant sur vingt ans et rassemblant toutes les inspirations profondes de l’artiste: Antonio Gaudì, le Facteur Cheval, la Bible et la mythologie. L’influence principale reste cependant les cartes du tarot de Marseille. La créatrice offre ainsi une vision moins fatale de l’art divinatoire en donnant une symbolique plutôt positive et logique des différentes figures du tarot. Afin d’obtenir une vue d’ensemble sur cet assemblage mêlant mysticisme et amusement, la rétrospective dévoile un agrandissement du jardin à  partir d’une sérigraphie conçue par Niki de Saint Phalle.

 

Le toucher et la vue de la grandeur des Š«uvres ont donc beau être absents de cette exposition, la richesse de l’information envahit toutefois les personnes empreintes de curiosité. Ceux que l’envie démange de donner une âme aux créations artistiques.