Société | 19.11.2015

«Je ne suis pas responsable des sornettes d’un orateur»

Texte de Alexandre Babin | Photos de Inconu
Invisible mais dans les têtes de tous les participants. Depuis sa cabine, Sulpice Piller a traduit l´ensemble de la conférence «Ma Suisse et Moi», valsant avec facilité du français à l´allemand. Découverte d´un métier de l´ombre.
Photo: Inconu

Historien de formation, licencié en histoire et en journalisme, Sulpice Piller a travaillé pendant quelques années comme interprète auprès d’une grande centrale syndicale. Il s’est mis à son compte dès 1999. Depuis il anime un réseau d’une trentaine d’interprètes indépendants qui, sous sa responsabilité, exercent des mandats partout dans le pays.

Tink.ch: Comment est-ce que tu es arrivé dans la traduction ?

Sulpice Piller: Comme beaucoup de « lettreux » j’aurais pu opter pour continuer la recherche. Mais je voulais essayé autre chose. La rencontre avec la fédération syndicale m’a ouvert un nouveau monde, étant donné que je proviens d’un milieu plutôt bourgeois.

Avec quelles langues as-tu commencé la traduction ?

L’interprétariat se pratique normalement d’une langue étrangère vers ta langue maternelle. Je maitrise à la fois le français et l’allemand. Le bilinguisme ou le multilinguisme, c’est la condition sine qua non de l’interprétariat, mais ça n’en est pas le synonyme. Il faut aussi le gout voir l’amour des langues.

 

En Suisse, évidemment, c’est le français qui est très demandé. Toute la société civile est bilingue, voir trilingue, donc que ce soit dans le monde sportif, dans le monde social, les institutions, il y a un besoin d’interprètes.

Pour une conférence, en quoi consiste la préparation ?

Tu peuux te préparer un peu à l’avance par exemple en lisant les discours, s’ils sont disponibles à l’avance. Je dis toujours qu’un bon interprète, avec une bonne préparation, de la curiosité et un bon orateur peut traduire une conférence médicale sans avoir de connaissances préalables.

Est-ce que tu peux me décrire le processus de l’interprétariat ?

Chaque interprète a peut être sa façon de concevoir les choses. Je crois beaucoup, non pas à l’automatisme car c’est toujours un acte intelligible – je n’interprète pas si je ne comprends pas ce que je dis. Je me mets à la place de l’orateur et il y a une prosodie de la langue qui t’emporte. L’ambition de faire bien, d’être au service de l’orateur, du public et aussi au service de sa propre ambition professionnelle.

La grammaire allemande est différente de celle française, comment gères-tu ces difficultés ?

Dans la langue germanique, ce qui détermine le sens de la phrase – le verbe – est souvent placé dans la deuxième moitié de la phrase. Il y a une certaine logique intrinsèque à chaque orateur. Très peu de gens, même s’ils parlent mal, n’ont aucune logique. Il y a une espèce de cohérence du langage, qui se dégage de la cohésion de l’orateur dans un certain sens. Si bien que là, la réceptivité que tu as en tant qu’interprète peut-être une certaine faculté anticipatrice. L’amour de la langue aussi compte. Il y a le respect de l’orateur, de ce qu’il fait, même s’il est mauvais. Il faut avoir un sens du mot.

Une logique qui s’acquiert à travers l’expérience donc ?

Oui, je pratique ce métier depuis 15 années. Mais il faut également avoir un grand respect de l’orateur, voir de l’amour dans un certain sens, un peu comme un musicien qui interprète une partition. Par exemple, les jeunes qui s’exprimaient ce matin, c’était un régal, c’était formidable. Ils étaient très intelligents et intéressant. C’est ça l’interprétation, maitriser la langue dans laquelle on interprète, comprendre ce que dit l’orateur et le placer dans son contexte.

Lorsque tu ne partages pas les opinions de ton orateur, comment fais-tu pour garder ton objectivité ? Est-ce que des fois tu n’as pas la tentation d’étouffer un rire ?

Oui, la tentation existe, mais je reste professionnel. J’interprète une partition, bien que la mienne soit sans doute un peu plus libérale que celles de Mozart ou de Bach. Même si je ne partage pas toutes les opinions de Pierre Maudet, pour moi c’est un politicien qui est l’incarnation de l’animal politique et que j’apprécie interpréter. J’ai traduit naguère un certain conseiller fédéral qui s’est depuis fait destituer. Quand je l’interprétais, je voulais qu’il passe bien. Je ne suis pas responsable de son opinion, je dis ce qu’il dit et j’essaye de le dire bien. Il y a bien sûr des limites: je n’interpréterai pas un révisionniste en matières des crimes du troisième Reich par exemple.

Est-ce que tu as le temps de comprendre ce que tu traduis ?

C’est la dictature de l’instantané. Oui je comprends. Si je ne comprenais point, je ne traduirais pas. Mais évidement que le cerveau est limitée dans sa capacité. La mémoire de fixation est extrêmement sollicitée. Mais bien évidemment que, de part ma formation, je réalise tout de suite si une date d’un évènement historique est fausse. J’évacue au fur et à mesure certaines choses secondaires. Par exemple, aujourd’hui je retiens les discours de Pierre Maudet et d’Alain Berset. Je suis un peu comme un journaliste qui prend ses notes pour faire un article.

Qu’est ce que tu privilégies entre retranscrire l’exactitude du propos ou le sens général?

C’est une question délicate, je n’ai pas de réponse objective à te fournir. Je crois qu’il y a dans mon milieu et également dans certaines écoles d’interprètes l’illusion, voir-même l’hérésie, que le littéral est toujours le plus fidèle. Non, il ne l’est pas. Ce qui doit être fidèle c’est l’énonciation du propos. Je ne bégaye pas avec l’orateur, je ne balbutie pas avec l’orateur. Non pas pour le tromper mais pour que son message passe. Bien sûr, si un orateur, à travers ma prestation, passe pour un rhéteur qu’il n’est pas, ça risque de tromper un tout petit peu le public. Mais je pense que cela est justifié car c’est la bien facture du travail qui compte. Je ne suis pas responsable des sornettes d’un orateur, mais je suis responsable si ces sornettes sont mal traduites.

Est-ce que le métier d’interprète se porte bien ?

Je pense oui. Il y a deux marchés qu’il faut distinguer. Le premier, étatique ou régalien, repose notamment sur les Nation-Unis ou l’Union européenne: du fait de la multitudes de langues vernaculaires, il y a un besoin important d’interprètes. La Suisse a une situation privilégié pour les indépendants car le marché est bilingue voir trilingue. Par conséquent, une partie important de la société civile a besoin d’interprètes.

Qu’est-ce qui distingue la profession?

C’est une profession de réseau, mais aussi une profession libérale. C’est aussi une profession de femme. Je mesure mes mots quand je dis cela. Pour des tas de raisons il y a peu d’hommes. Par exemple dans notre agence il doit y en avoir quatre ou cinq.

Quels sont les conseils que tu donnerais à un jeune qui voudrait se lancer dans le métier ?

Difficile à dire. Ma trajectoire est plutôt atypique. Je dirais qu’il y a deux filières, les écoles de Genève ou Winterthur, mais également les facultés de Lettre. Une personne qui s’engage dans ce métier doit aimer les langues évidemment, c’est une lapalissade. Elle doit avoir une bonne culture générale mais aussi la sainte curiosité de l’être humain dans tous ses contextes. Il faut toujours considérer l’orateur comme une opportunité, comme un défi et jamais comme quelqu’un qui t’embête. Bien que certains orateurs soient profondément ennuyants. Il faut également avoir le contact avec les gens. Il faut avoir l’envie de se prononcer.

Quels sont les orateurs qui t’ont particulièrement marqués ?

J’avais traduit, à mes débuts, le chancelier Willy Brandt, peu avant sa mort. Sachant ce qu’il avait fait avec l’Ostpolitik, la réconciliation avec cette Allemagne horrible qui avait mis le monde à feu et à sang. Il s’est mis à genoux devant le monument des juifs assassinés alors qu’il n’avait aucune culpabilité personnelle, ayant été actif dans la résistance pendant deux ans. Quand tu traduis l’histoire, incarnée devant toi, cela te fout la chaire de poule. Sinon j’ai été impressionné par le récit d’un général français qui racontait son expérience en Somalie.