Politique | 13.11.2015

Cartographie de la jeunesse

Texte de Alexandre Babin | Photos de Anne-Léa Berger
A la demande de la Commission fédérale pour l´enfance et la jeunesse, environ 2´000 jeunes de 17 ans ont été interrogés sur divers sujets, de leur rapport à la famille à l´armée, en passant par les migrations. Eclairage.
Michelle Beyeler, chargée de cours de politique sociale à la Haute Ecole Spécialisée Bernoise, a présenté les résultats de l'étude "Ma Suisse et Moi".
Photo: Anne-Léa Berger

C’est au deuxième étage de la Fabrikhalle, à Berne, que s’est déroulée la conférence consacrée à l’étude «Ma Suisse et Moi». Les 150 participants sont venus débattre des résultats de l’étude. Au programme : discussions en groupes, interventions d’hommes politiques (notamment Pierre Maudet et Alain Berset), analyse des résultats de l’enquête et exercice de prospective. Trois chercheuses[1] se sont succédées sur le podium pour dégager les principaux enseignements du sondage.

 

 

Des jeunes conformistes?

 

Appuyées par de nombreux graphiques, Michelle Beyeler (Berner Fachhochschule), Sarah Bütikofer (Universität Zürich) et Isabelle Stadelmann-Steffen (Universität Bern) tirent un constat simple: les jeunes interrogés ne se démarquent pas fondamentalement de leurs ainés. Ils sont certes plus progressistes sur les questions familiales, mais ils reproduisent assez fidèlement le clivage gauche-droite et leur attitude face aux migrations est assez similaire à ce qui est observé parmi les classes de populations plus âgées. Portrait d’une génération.

 

 

Les chercheuses ont commencé leur intervention en soulignant quelques résultats saillants de l’étude. Tout d’abord, et c’est peut-être contre intuitif, elles ont remarqué qu’il n’y a que très peu de différences entre les opinions exprimées par les 1900 jeunes interrogés et le reste de la population. «Les convictions des jeunes sont en accord avec celles des adultes». Une réflexion qu’elles ont toutefois très vite tempéré: «Il n’y a pas de jeunesse au singulier, à l’image de l’ensemble de la société: on retrouve des groupes aux perceptions très différentes sur des questions identiques». Ces agrégats de jeunes distincts sont délimités par des facteurs similaires aux adultes: «Les régions culturelles et linguistiques, les garçons et les filles et les citoyens suisses ou les résidents étrangers ont un regard différent sur des problématiques analogues».

 

 

L’exception tessinoise

 

Les jeunes Tessinois se distinguent par exemple du reste de la population sur plusieurs questions. Ils sont près de 45% à penser que les étrangers menacent l’emploi des Suisses, une proportion bien supérieure à la moyenne nationale. Dans la même veine, la première préoccupation du canton italophone est le chômage (39%). Une problématique qui n’inquiète que 10% de l’ensemble des sondés, à égalité avec l’immigration notamment. Autre différence entre régions linguistiques: la majorité des jeunes latins considèrent que le vote devrait être une obligation citoyenne. En revanche, pour les alémaniques, glisser un bulletin dans l’urne doit rester «un acte de volonté».

 

 

La perception de l’immigration varie non seulement selon la région linguistique, mais également selon la nationalité. Ainsi, un détenteur du passeport à la croix blanche sur deux juge que les étrangers doivent avoir les mêmes chances que les citoyens. Ce qui signifie tout de même qu’une proportion importante des jeunes jugent que les Suisses devraient avoir de meilleures chances que les immigrés. Cette proportion monte à 70% pour les binationaux tandis qu’elle culmine à 90% pour les ressortissants étrangers.

 

 

Enfin, le genre a un impact déterminant sur plusieurs sujets, notamment en ce qui concerne la famille. Si les jeunes sont dans l’ensemble en faveur d’un modèle de famille dit «égalitaire», cette notion d’égalité varie grandement que l’on soit un garçon ou une fille. Ces dernières considèrent à 40% que les deux parents doivent travailler à temps partiel, tandis que 40% sont en faveur d’un père employé à plein-temps et d’une mère à temps partiel. Une proportion qui chute à 30% pour les garçons interrogés. Plus frappant, plus de 35% des jeunes hommes interrogés désirent que seul le mari travaille. Autre fait saillant,  les jeunes filles sont massivement en faveur du droit à l’adoption pour les couples homosexuels (72%), une opinion supportée par moins de la moitié des garçons.

 

 

Unis dans l’opposition à l’UE

 

Cette jeunesse plurielle s’accorde néanmoins sur plusieurs sujets. Tout d’abord, elle est particulièrement optimiste sur son avenir. Seul un jeune sur vingt entrevoit l’avenir de façon négative, tandis que 90% considèrent avoir de très bonnes chances de formation. Ces chiffres, selon les chercheuses, contrastent fortement avec ceux que l’on peut par exemple retrouver en France et en Allemagne. Les jeunes sondés sont par ailleurs unis dans leur opposition à une quelconque adhésion de la Suisse à l’Union Européenne (à près de 90%, relevons-le). Une statistique qui illustre la proximité entre la jeunesse et le reste de la population. D’ailleurs, les chercheuses ont souligné que selon les données disponibles, notamment pour la ville de Zurich, les jeunes citoyens ont voté de façon similaire aux adultes lors des élections fédérales de 2015.

 

 

________________________________________________

Une étude représentative

 

 

Avant de passer aux résultats proprement dit, les chercheuses ont tout d’abord expliqué la méthodologie de l’étude. L’étude a été réalisée entre novembre et décembre 2014 par internet. C’est plus de 3000 jeunes nés en 1997 qui ont été interrogés. Près de 1900 ont répondu. Un taux de participation élevé pour ce genre d’enquête, avec un pic au Tessin (78%). Les chercheuses assurent que tous les critères nécessaires pour obtenir un échantillon à la représentativité optimale ont été respectés :

 

– Le critère du genre (filles et garçons)

– Le critère linguistique (romands, des suisses-alémaniques et des tessinois ont été interrogés)

– Le critère de la formation (apprentissage, gymnase)

– Le critère de la nationalité (Suisses, des binationaux et des ressortissants étrangers résidant en Suisse.)

 

 

[1] Michelle Beyeler: Chargée de cours de politique sociale à la Haute Ecole Spécialisée Bernoise

Sarah Bütikofer: collaboratrice scientifique et enseignante à l’institut des sciences politiques de l’Université de Zurich

Isabelle Stadelmann-Steffen: Professeure de politique comparée à l’institut des sciences politiques de l’Université de Berne

 

 

L’étude en allemand est consultable ici.