04.09.2015

Les parents face aux écrans

Texte de Lena Würgler | Photos de Annie Chemla)
L'éminent psychiatre Serge Tisseron a donné une conférence consacrée à  la relation qu'entretiennent les enfants avec les écrans. Il a donné des outils pour rassurer et encadrer les parents, tout en dédramatisant l'impact des nouvelles technologies sur les jeunes.
« La culture des écrans favorise notre capacité à  faire face à  l'imprévisible, puisqu'il est inhérent à  internet de nous emmener où on ne veut pas aller ». (
Photo: Annie Chemla)

 

Serge Tisseron possède cette agréable faculté de savoir vulgariser ses recherches en donnant des exemples imagés, tirés de notre vie quotidienne. Il alimente son discours d’images, de métaphores et de comparaisons, afin de le rendre aisément compréhensible pour tous. Car le but de sa conférence visait bien à  fournir aux parents ou aux professionnels des informations claires et concrètes pour savoir comment réagir face à  l’utilisation généralisée des nouvelles technologies par les jeunes. Le docteur en psychologie a commencé par admettre que les ordinateurs, smartphones, consoles ou autres tablettes induisent de réels changements dans notre relation aux autres et à  la connaissance. « Aujourd’hui, on a remarqué que le téléphone portable nous a rendus complétement intolérants à  l’attente », a exemplifié le chercheur à  l’Université Paris VII Denis Diderot. Il tenait ainsi à  démontrer que « nous finissons toujours par avoir l’idéologie de nos technologies ». Le numérique fait désormais partie de la société du XXIe siècle, qu’on le veuille ou non. Il faut faire avec.

 

 

 

Jeter un enfant dans une piscine

 

Aux yeux du psychiatre, « il faut que nous intégrions ces changements », plutôt que de chercher à  lutter contre. Les enfants ont perdu leur capacité d’attention ? Certes. Serge Tisseron a théorisé cette évolution comme un passage de la Deep attention à  l’ Hyper attention, autrement dit d’une attention de longue durée à  une attention plus forte, mais de très courte durée. Pour lui, il ne sert à  rien de s’en désoler. Mieux vaut s’y adapter, par exemple en inventant des méthodes d’apprentissage rapides, conformes à  cette brève capacité de concentration. Les enfants se sociabilisent sur internet plutôt qu’en famille? Bien. Pour le psychiatre, il est possible de réagir de deux manières à  ce constat : soit en forçant le jeune à  s’intéresser à  ses proches, soit en admettant qu’il a son propre monde et en s’y intéressant. « C’est évidemment la deuxième solution la meilleure », juge-t-il. Avant tout, le scientifique a appelé le public à  ne pas condamner un adolescent qui passerait trop de temps connecté ou attacherait trop d’importance à  sa vie sur internet et subirait un « mal-être numérique ». Il faudrait plutôt le voir comme la victime d’une  « immersion trop rapide, trop massive et trop précoce dans les nouvelles technologies. C’est comme si on lançait un enfant dans une piscine sans lui avoir appris à  nager ».

 

 

 

La règle des trois A à  la rescousse des parents

 

Pour aider les parents à  préparer leurs adolescents à  entrer dans le bassin du numérique, Serge Tisseron leur conseille de suivre la « règle des trois A », à  savoir « Accompagner », « Alterner », « Auto-réguler ». Ainsi, il les pousse à  discuter avec leurs enfants de ce que qu’ils font et voient. Non seulement parce que cela favorise les liens familiaux, mais aussi parce que cela permet aux adultes de bénéficier de l’apprentissage des plus jeunes. « Les technologies évoluent tellement vite qu’il faut demander à  l’adolescent de nous les expliquer », estime le chercheur. Selon lui, les jeunes sont mieux formés aux nouvelles technologies, non pas parce qu’ils sont des « digitales natives », mais simplement parce qu’ils « ont du temps à  y consacrer, puisqu’ils n’ont pas de courses ni le ménage à  faire ». En accompagnant son enfant dans sa découverte des technologies, le parent bénéficie donc lui aussi d’une formations sur le tard. Pour éviter toute coupure trop importante avec le monde réel, le parent devrait en outre « favoriser toutes les activités sans écran, principalement les activités manuelles ». En gros, alterner entre le numérique et le réel. Les technologies ne sont pas problématiques, pour autant qu’elles soient accompagnées d’activités déconnectées.

 

 

 

Des portions d’écran

 

Le principal conseil donné par Serge Tisseron aux parents consiste à  découper les doses d’ordinateur, de télévision ou de consoles en durées déterminées. « Quand on mange une crème au chocolat, on en sert une portion à  notre enfant dans une assiette. On ne le laisse pas en manger tant qu’il veut dans un saladier posé au milieu de la table. De la même manière, il faut associer l’écran à  une durée délimitée à  l’avance ». Ainsi, l’enfant pourra intérioriser cette attitude et continuera à  consommer le virtuel de cette manière par la suite. Une solution envisagée consiste à  demander à  l’enfant de tenir un journal de sa consommation d’écran. Serge Tisseron admet être convaincu que l’enfant va tricher et mentir. Mais peu importe, cette méthode « va l’encourager à  réfléchir sur son temps consacré aux écrans et le forcer à  penser en termes de durée ». Une manière de le sensibiliser à  la question, donc. Pour le psychiatre, le plus important reste toutefois que les parents respectent les mêmes règles que celles qu’ils ont imposées à  leur enfant. Pour rester crédibles. « Vous ne pouvez pas lui interdire de répondre au téléphone à  table et décrocher votre smartphone sous prétexte que c’est la grand-mère qui appelle ». Les règles fixées doivent donc être collectives, sinon rien.

 

 

 

Toujours voir le positif

 

Serge Tisseron réussit à  voir du positif partout où l’on ne voit habituellement que du noir. En effectuant une recherche sur internet, ou en cliquant sur un lien, un jeune se voit régulièrement redirigé sur une page inattendue, voire indésirable. Seulement, plutôt que d’y voir un danger, le psychiatre estime que « la culture des écrans favorise notre capacité à  faire face à  l’imprévisible, puisqu’il est inhérent à  internet de nous emmener où on ne veut pas aller ». Une faculté indispensable à  ses yeux, à  l’heure d’importants changements climatiques et géopolitiques. « L’obligation de faire face à  l’imprévisible constituera le principal défi du XXIe siècle ».  Le chercheur perçoit également du positif dans les jeux vidéo, souvent décriés parce qu’ils plongent les joueurs dans un monde virtuel éloigné de la réalité. Leur construction en différents niveaux, nécessitant de changer de stratégie à  chaque étape, « oblige le joueur à  oublier, affirme-t-il. On sait aujourd’hui que notre mémoire n’est pas infinie. Les jeux vidéo permettent d’apprendre à  désapprendre ». Dans la même idée, il cite l’adaptation aux différentes versions des systèmes d’exploitation. « Quelqu’un qui s’était familiariser avec Windows Vista a dû tout réapprendre avec Windows 7, puis 8 et maintenant 10 ». En nous obligeant à  oublier les méthodes précédentes, le numérique nous habituerait donc à  faire de la place dans notre mémoire pour ce qui nous est utile.

 

 

 

Discours détonant

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la conférence de Serge Tisseron a abordé la question des nouvelles technologies à  contre-courant. Habitués aux discours alarmistes sur les changements induits par la culture de l’écran, par les « c’était mieux avant », les participants au congrès ont été positivement invités à  changer leur point de vue. Les jeux vidéo fournissent de nouvelles capacités, internet offre des clés pour affronter le monde réel, l’adolescent peut former ses parents aux nouvelles technologies. S’il n’a pas donné de solutions pour aider les jeunes sur lesquels les dérives des médias numériques ont déjà  fait leur effet, Serge Tisseron a fourni des moyens pour les éviter. Et comme dit l’adage, « mieux vaut prévenir que guérir ».