04.08.2015

Ayahuasca, la liane des morts

Texte de Raphael Fleury | Photos de Raphael Fleury
Au Pérou, rares sont les voyageurs qui n'entendent pas parler de l'ayahuasca, une plante hallucinogène endémique qui séduit de plus en plus d'Occidentaux.
Photo: Raphael Fleury

On le nomme la liane des morts. Ou liane des âmes, c’est selon. Il s’agit de l’ayahuasca, une décoction dont l’absorption donne des visions, surgies des tréfonds de l’âme humaine. Des visions qui, si elles ne sont pas toujours plaisantes, attirent néanmoins toujours plus de monde, notamment des voyageurs occidentaux à  la recherche d’une expérience spirituelle, cognitive ou thérapeutique, ou tout simplement en quête de sensations fortes.

 

Une synergie entre deux plantes

En réalité, ce qu’on nomme couramment ayahuasca est un breuvage composé de deux plantes : la liane de l’ayahuasca et les feuilles de la chacruna. Car l’un ne va pas sans l’autre : si, comme il est dit de coutume, l’ayahuasca (ou banisteriopsis caapi) fournit l’information, la lumière de la chacruna (ou  psychotria viridis) les éclaire. En effet, sans le secours de l’ayahuasca, les alcaloïdes de la chacruna (la diméthyltryptamine, ou DMT) seraient inhibés au niveau du système digestif par une enzyme, la mono-amine-oxydase (MAO), empêchant toute vision de se manifester. C’est donc en synergie que travaillent les deux plantes. Une association biochimique étonnante. Un miracle de la nature.

 

Hallucinations ou visions ?

Dans son célèbre livre Le Serpent cosmique, l’anthropologue résidant dans le Jura suisse Jeremy Narby écrit : « En hallucinant, j’avais appris des choses importantes, pour moi – à  commencer par le fait que je ne suis qu’un être humain intimement lié aux autres formes de vie et que la vraie réalité est plus complexe que ce que nos yeux nous font voir et croire habituellement ». L’ayahuasca, ainsi, donnerait accès à  un savoir. Mais les mots en hallucinant sont-ils les bons ? Selon l’ethnologue et professeur à  l’Université de Neuchâtel Christian Ghasarian, sous la direction duquel fut publié l’ouvrage Des plantes psychotropes, Initiations, thérapies et quêtes de soi, « toute personne se confrontant à  l’ayahuasca doit être prête à  l’introspection. ». Ainsi, le terme de vision serait plus approprié que celui d’hallucination, ce dernier se référant à  des faits ou objets n’existant pas réellement. C’est là  aussi la conception des indigènes du Pérou qui font un usage régulier de l’ayahuasca : selon eux, la plante donne accès à  un monde certes autre, mais néanmoins réel.

 

Un breuvage diabolisé

En France notamment, l’ayahuasca est considéré comme un stupéfiant, une drogue dangereuse, et de ce fait il est proscrit. De nombreux spécialistes pointent du doigt le breuvage, qui ferait des morts chaque année au Pérou et ailleurs. Qu’en est-il réellement ? Il se trouve que, si les précautions d’usage sont respectées, si un certain nombre de règles sont suivies à  la lettre – ne pas prendre d’antidépresseurs ; ne pas avoir de relations sexuelles ; bannir de son alimentation le porc, le piment et l’alcool ; etc. –, l’ayahuasca ne présente pas un grand danger, loin s’en faut. En outre, le risque d’addiction est nul. A titre de comparaison, la pilule contraceptive est à  l’origine de plus de décès dans le monde que la liane des morts.

Le marché aux sorciers de Chiclayo

La petite ville côtière de Chiclayo, au Pérou, semble ne présenter aucun intérêt aux voyageurs. Depuis la capitale Lima, il faut compter quelque treize heures de bus à  travers le désert pour parvenir jusqu’à  elle. Grise, commerciale, gorgée de taxis et de moto-taxis, elle a tôt fait de lasser. Pourtant, il se trouve une curiosité tout à  fait particulière, à  l’angle sud-ouest du gigantesque marché de la ville : le mercado de brujos, le marché aux sorciers. Amulettes, peaux de serpents, os de baleines, potions aphrodisiaques se côtoient au sein du brouhaha. Les chamans sont nombre et ne manquent pas de proposer du haschich, de l’ayahuasca ou du San Pedro en poudre, un autre hallucinogène péruvien, tiré d’un cactus.  « Tu peux prendre de l’ayahuasca tout seul chez toi, dans ton salon, il n’y a aucun danger, ça purifiera ton corps et ton esprit », nous confie un chaman. Évidemment, c’est faux : de cette manière, l’ayahuasca se révèle effectivement dangereux. « La plante se consomme dans un contexte rituel, sous la houlette d’un chaman expérimenté, avec une intention claire de la part du participant », affirme Christian Ghasarian.

 

Le Centre Takiwasi

A Tarapoto, ville de quelque cent-vingt-mille habitants sise à  l’orée de la forêt amazonienne, se trouve le Centre Takiwasi – du quechua : « la maison qui chante ». Depuis Lima, deux jours de bus sont nécessaires pour la rejoindre. Ou une heure et trente minutes en avion. C’est selon les budgets. Les portes du Centre Takiwasi s’ouvrent au bout d’une route non asphaltée, cahoteuse, saupoudrée de poussière. Alors se découvre un endroit tout à  fait particulier : le médecin français de renommée internationale Jacques Mabit y reçoit des toxicomanes afin de les traiter par le biais de l’ayahuasca. S’il est médecin, il est aussi un chaman chevronné, qui a cette particularité de faire appel au Christ lors des cérémonies rituelles. En effet, Jacques Mabit est chrétien, et il ne s’en cache pas : « Oui, je suis chrétien, nous affirme-t-il, je le dis d’emblée à  tous pour que les choses soient claires, mais tout le monde est le bienvenu, bouddhistes, athées, etc ».

Certes, le Dr Mabit soigne des toxicomanes, mais il organise aussi des séminaires de deux semaines durant l’année, ouverts – sur dossier – à  toute personne désireuse d’approcher l’ayahuasca pour ses aspects thérapeutique et spirituel, moyennant une certaine somme qui permet de soutenir le Centre. 4000 soles, soit environ 1200 francs suisses, logement, transport et repas non compris. Deux semaines intenses, qui mettent les organismes à  rude épreuve. Deux semaines comprenant quatre nuits sous ayahuasca.

 

Une séance sous ayahuasca

Les participants prennent place durant la nuit dans la maloca, un lieu circulaire où se déroulent les cérémonies rituelles. Auparavant, il aura fallu ingurgiter des plantes vomitives et purgatives, dans le but d’effectuer un nettoyage psychosomatique, afin que les organismes soient prêts à  accueillir celle que les indigènes nomment la madre, la mère de toutes les plantes : l’ayahuasca. Vomissures et diarrhée sont alors de mise. L’ayahuasca fera lui aussi vomir les participants : c’est normal, cela fait partie du processus de purification. Les visions abonderont, ou non. Ce n’est d’ailleurs pas l’essentiel. « Le fait de vomir est plus important que celui d’avoir des visions », nous dit Jacques Mabit. « Ce n’est pas pour rien que les indigènes appellent aussi le rituel la purga, la purge ». Les icaros, ou chants de guérison, rythmeront la cérémonie et guideront les participants. « Ce sont des bouées de sauvetage, assure Jacques Mabit, en tout temps l’esprit peut s’accrocher à  ces chants, afin de ne pas se perdre ». Un outil bienvenu dans un dédale de visions.

 

Témoignages

« J’ai eu une conversation avec Carl Gustave Jung, c’était très étrange », affirme Patrick, psychanalyste français. De son côté, Jeanne, aveugle, a eu droit à  un florilège de visions « J’ai vu des animaux de toutes sortes de couleur, et j’ai eu le privilège de discuter avec la plante ». Marc, lui, a senti se déverser en son sein un amour puissant. Carole, qui prenait depuis dix ans de la cortisone pour soigner sa maladie de Crohn, a pu s’en passer après avoir consommé de l’ayahuasca. Mais tous ne vivent pas une expérience positive. Damien a eu quelques frayeurs : « Je n’avais plus de corps à  proprement parler. Je n’avais plus que mon cŠ«ur, qui battait follement, et ma tête penchée au-dessus de lui ». Nicolas rejoint ce témoignage. « Moi, lorsque j’ai regardé mes bras, ils étaient étoilés de trous, et grouillaient d’araignées ». Tous s’accordent cependant sur un point : il est extrêmement ardu de rendre compte par des mots d’une expérience qui ne se laisse que difficilement saisir par des mots, tant elle diffère de ce qui peut se vivre dans la réalité ordinaire. La plupart, par ailleurs, affirment avoir tiré un enseignement de leur vécu sous ayahuasca, quand bien même l’expérience s’est révélée être un moment pénible.