16.06.2015

«Aborder la question climatique n’est pas un retour à  l’âge de pierre»

A l'occasion de l'inauguration du nouveau bâtiment de l'Université de Genève dédié aux Sciences de l'Environnement, Martin Beniston répond aux questions de Tink.ch. Le directeur de l'Institut des Sciences de l'Environnement revient notamment sur le changement climatique et la conférence Paris Climat 2015.
Uni Carl Vogt est le premier bâtiment dont l'Université de Genève est propriétaire.
Photo: O. Zimmermann / UNIGESelon Martin Beniston, directeur de l'Institut des Sciences de l'Environnement, "il ne faut pas avoir trop d'espoirs" sur l'issue de la conférence Paris Climat 2015. DR

L’Université de Genève (UNIGE) inaugure aujourd’hui le premier bâtiment dont elle est propriétaire. Uni Carl Vogt, symboliquement placée entre le site des Sciences et Uni Mail, se veut la jonction entre sciences naturelles et sciences sociales. La pluridisciplinarité y a donc une place prépondérante. La nouvelle uni abritera en effet plus de 200 collaborateurs rattachés à  cinq différentes facultés, le tout chapeauté par l’Institut des Sciences de l’Environnement (ISE). Nouveau bâtiment pour l’université, changement climatique et conférence sur le climat, le directeur de l’ISE, Martin Beniston, répond aux questions de Tink.ch.

 

Tink.ch: Pourquoi un nouveau bâtiment consacré aux sciences de l’environnement?

Martin Beniston: Jusqu’ici, les différents acteurs scientifiques et enseignants des sciences de l’environnement étaient éparpillés à  droite, à  gauche: l’Institut Forel était à  Versoix et l’Institut des Sciences de l’Environnement à  Batelle. Les collaborateurs travaillaient de manière isolée et la collaboration était donc plus difficile. L’idée est de regrouper au sein d’un même bâtiment toutes les forces des sciences de l’environnement. Cela permettra de renforcer les synergies et l’interdisciplinarité, maître-mot pour la recherche et l’enseignement dans ce domaine.

 

Le nouveau bâtiment rassemble en effet cinq facultés différentes: comment coordonner le tout?

Deux organes décisionnels différents sont prévus. Une commission s’occupera d’un côté du nouveau bâtiment en lui-même et des questions techniques. Une seconde commission, plus scientifique, coordonnera pour sa part les directions des différentes entités représentées à  Carl Vogt.

 

En quoi l’environnement est un domaine d’intérêt majeur pour l’UNIGE?

C’est un domaine qui, depuis une quinzaine d’années, est devenu de plus en plus important un peu partout dans le monde. Une université importante comme celle de Genève se devait d’être partie prenante de cette évolution là . Elle a peut-être un peu tardé jusqu’à  assez récemment, mais elle a depuis dix ans pris les devants, notamment avec la création de l’Institut des Sciences de l’Environnement, et maintenant avec ce nouveau bâtiment. Aujourd’hui, nous avons déjà  non seulement rattrapé le retard, mais sommes également bien en avance par rapport à  certains.

 

Quels sont les futurs projets de l’institut?

Nous avons identifié cinq domaines d’intérêt commun entre les différentes facultés: la question de l’eau, de l’énergie (notamment à  travers la nouvelle chaire en efficience énergétique financée part les Services Industriels de Genève, unique en Europe sinon dans le monde), du climat, de la biodiversité et enfin ce qui touche à  la ville et au territoire.

 

Le changement climatique reste encore décrié par certains: l’ISE a-t-il un rôle à  jouer?

Oui, comme tout institut qui a un rôle à  jouer dans la recherche sur le climat. Un des rôles important que l’institut doit jouer réside dans la communication, pas seulement entre scientifiques, mais au niveau du grand public et des décideurs politiques. Les conférences grand public ou celles devant un parterre de politiciens attirent beaucoup de monde. C’est selon moi par le biais de ce genre de transmission de connaissances que l’on peut réduire l’ampleur négationniste de la thèse du climat. Notre rôle est d’aller au-delà  des constats scientifiques et de montrer que des solutions existent, qu’elles peuvent être mises en place à  moindres coûts et qu’elles peuvent créer de nouveaux emplois et marchés. Aborder la question climatique n’est pas un retour à  l’âge de pierre, bien au contraire: c’est une vision vers un monde post-industriel.

 

Quel espoir portez-vous quant à  un accord international sur le climat lors de la conférence Paris Climat 2015 qui aura lieu au mois de décembre?

Il ne faut pas avoir trop d’espoirs sur l’issue de ce genre de grandes conférences. Je pense tout de même que nous sommes dans une situation plus favorable que lors de la grande conférence de Copenhague de décembre 2009. Il y avait eu énormément d’attentes et nous croyions vraiment à  un accord global et contraignant pour résoudre la question climatique. Mais tout le monde a été déçu. Il faut aussi prendre en compte le fait que, lors de la conférence de Copenhague, nous étions en plein dans la crise financière et économique. Aujourd’hui, même si tout n’est pas réglé, on commence à  voir le bout du tunnel. Les gouvernements et entreprises ont la possibilité de réfléchir à  autre chose, dont aux questions climatiques et environnementales. Selon moi, la conférence de Paris s’achèvera sur l’adoption d’une feuille de route donnant des lignes directrices pour une mise en place progressive d’un accord planétaire, qui ne se fera qu’aux alentours de 2020. Notons qu’il y a eu beaucoup de signes encourageants, notamment de la part grands acteurs économiques comme la Chine.

 

La gouvernance mondiale de l’environnement est plutôt fragmentée: le Programme des Nations Unies pour l’environnement repose sur des bases financières précaires et il existe une multitude d’accords multilatéraux. Regrettez-vous l’absence d’une organisation mondiale pour l’environnement?

Des accords venant de la société civile peuvent être aussi bénéfiques que ceux imposés par une sorte de gouvernance mondiale. L’exemple type est le Protocole de Kyoto. Cet accord mondial n’a pas bien fonctionné parce qu’il était trop dirigiste. L’accord couvrait toute une série de pays qui avaient des manières différentes de fonctionner. Une des raisons pour lesquelles les Etats-Unis étaient par exemple si opposés à  l’accord de Kyoto était le fait que ce dernier imposait de nouvelles taxations. L’imposition de mesures dirigistes, comme celles de Kyoto, ne marche pas dans un pays comme les Etats-Unis, beaucoup plus enclin à  laisser faire les marchés et à  donner une certaine liberté d’action aux entreprises. Il n’est donc selon moi pas nécessaire d’avoir une gouvernance mondiale, mais bien un accord entre pays, donnant à  chacun une certaine liberté quant à  l’accomplissement des missions qui leur seraient confiées.

 

Les accords régionaux seraient donc une bonne solution selon vous?

Oui. Comment les pays industrialisés peuvent-ils se mettre à  la place des pays en voie de développement? Ces derniers ont leur mode de fonctionnement, leur sensibilité environnementale. Les ressources financières et accès aux technologies sont très différents de ceux dans les pays industrialisés. Plutôt que d’essayer d’imposer un point de vue unilatéral, il faudrait permettre à  ces pays de se mobiliser entre eux.