Culture | 11.05.2015

«Nous voulons que les gens interprètent le film à  leur manière»

Texte de Mathieu Roux | Photos de www.pascalgreco.com
Les 13 et 14 mai prochains, des musiciens joueront en live la musique du court-métrage "Stun" dans le cadre du Mapping Festival. Ce court-métrage de 30 minutes est le fruit d'une envie artistique commune. Retour sur un projet sensiblement différent.
"Stun" sera présenté les 13 et 14 mai prochains dans le cadre du Mapping Festival. Selon un des réalisateurs, Pascal Greco, "il n'y a pas de bonne ou mauvaise interprétation" du court-métrage.
Photo: www.pascalgreco.com

Tink.ch: Quelle a été la démarche qui vous a mené à  choisir comme support artistique un film contemplatif ?

Stefania Cazzato: Nos deux styles respectifs correspondaient et nos envies se rejoignaient. Le fait que nous ayons choisi de filmer en 100 et 200 images seconde a orienté le film vers quelque chose d’assez contemplatif. Pour moi, le challenge était aussi de montrer le mouvement autrement qu’avec des plans larges et démonstratifs. Je voulais éviter tout le côté « impressionnant » de la danse.

Pascal Greco: J’ai déjà  fait deux films contemplatifs, donc c’était plus facile pour moi d’aller dans cette direction. Notre souhait d’incorporer le mouvement, ajouté à  ma manière de filmer et à  l’importance que nous voulions donner à  l’image et au son, nous a conduit au genre contemplatif. Mais pour nous, c’est assez délicat de classer le film dans une catégorie. Nous le disons « contemplatif », mais cela pourrait aussi être un essai.

 

Quelles ont été vos influences ?

SC: Pour le côté visuel, Wong Kar-wai (réalisateur hongkongais, ndlr). Il prend le temps d’installer une ambiance et s’arrête sur des détails hyper subtils. Son cinéma est très esthétique. J’ai aussi mes propres délires mentaux (rires). Souvent, il me suffit d’une musique pour avoir des plans ou des cadrages précis qui me viennent. En tant que danseuse, il y a Pina Bausch (danseuse et chorégraphe allemande aujourd’hui décédée, ndlr), qui était très expressive dans sa façon de danser. Pour les plus récents, il y a Sidi Larbi Cherkaoui (danseur et chorégraphe belge, ndlr). J’aime beaucoup son travail. Par contre, je n’ai pas voulu refaire du « Pina Bausch » ou « Sidi Larbi » dans le film. J’ai sûrement intériorisé des choses qui me plaisaient chez les deux, mais je suis partie d’un ressenti pour Stun, quelque chose de personnel. Bizarrement, malgré le milieu de la danse duquel je suis issue, je pense plus à  l’image, au cadrage du mouvement: mes influences sont plutôt visuelles.

PG: Wong Kar-wai également. Et le film contemplatif Koyaanisqatsi, réalisé en 1982 par par Godfrey Regio.

 

Le caractère hermétique généralement véhiculé par le genre vous a-t-il fait hésiter?

PG: Pas moi, étant donné que les quelques personnes qui ont vu mes films ne se sont pas embêtées. Et surtout, la valeur ajoutée que nous avons, c’est que nous jouons notre film avec des musiciens en live. Du coup, si quelqu’un s’embête, il peut regarder les « musicos ». En fait, je revendique presque le fait de faire ce type de films. C’est clair que nous prenons un risque par rapport à  la durée du film, mais nous sommes satisfaits de ce que nous avons fait. Si les gens aiment, tant mieux. Si nous avons que des mauvaises critiques, nous nous remettrons un peu en question, c’est évident.

SC: Tant que ce que nous avons envie de dire dans ce format-là  nous plaît, c’est bon. Je me questionne plus sur le rapport au mouvement, pas tellement sur la façon de faire ou le format. Je cherche une façon d’intégrer le mouvement, que les gens ne pensent pas « danse classique » par exemple, lorsqu’ils se réfèrent à  la « danse ». Mais c’est vrai que je suis partagée, parce que je suis aussi danseuse. Lorsqu’une chorégraphie filmée met l’accent sur les doigts des danseurs/ses par exemple, je me dis: « mais qu’est-ce qu’il fait, le réalisateur ? ». J’aimerais plutôt voir l’ensemble. Au contraire, avec Stun, nous sommes à  l’opposé et nous voulions justement éviter le côté démonstratif.

 

 

Les films contemplatifs offrent une foule d’interprétations possibles et c’est le cas pour Stun. Y en a-t-il une « bonne » pour votre film ?

PG: Non, il n’y a pas de bonne ou mauvaise interprétation de Stun. Nous cherchons principalement à  déclencher une émotion chez la personne qui le regarde. Nous voulons que les gens passent un bon moment et interprètent le film à  leur manière. Nous essayons de les accompagner un petit peu, dans la mesure où nous ne voulons pas qu’ils s’embêtent. Il y a une certaine ligne directrice, une thématique de la solitude, une progression dans la réalisation. Mais ils choisissent leur propre direction.

SC: C’est vrai qu’il y a une certaine intention de notre part. Il fallait que le rapport à  la solitude, par exemple, apparaisse. Par contre, nous ne nous sommes pas dit « tiens, on part dans ce thème ». En fait, c’est complètement implicite.

 

 

Où avez-vous tourné ? Avez-vous une anecdote de tournage ?

PG: A Honk-Kong, en Islande et en Valais, à  la Grande-Dixence. Le fait d’avoir deux lieux « opposés » a donné un contraste naturel. Nous aimons bien l’énergie de Hong-Kong, à  travers sa densité de population. Et pour l’Islande, qui a un côté plus « naturel », c’est le pays qui bouge le plus par rapport à  la pierre et la terre. L’île est en perpétuel mouvement. Le temps là -bas est hyper volatile. Pour l’anecdote, nous étions dans la voiture, il faisait nuageux. Le temps que nous sortions, il y a eu une giboulée de grêle. Du coup, nous sommes retournés dans la voiture et la grêle s’est arrêtée. Cela s’est déroulé six ou sept fois: nous trouvions un lieu, se préparions et le temps s’acharnait contre nous.

SC: Visuellement parlant en Islande, tu peux passer du noir volcanique au glacier, en passant par du vert. Et le contraste entre la surpopulation de Hong-Kong et les 300’000 habitants d’un pays plus grand que la Suisse était intéressant.

 

 

Comment vous êtes-vous réparti le travail ? Quel a été le rôle de chacun dans le processus de réalisation ?

PG: Les idées viennent de nous deux. Bon, je cadrais parce que Stefania ne pouvait pas vraiment le faire, puisqu’elle dansait. Et les plans au steady (« Steadycam », système utilisé au cinéma pour stabiliser les prises de vue, ndlr)…

SC: C’est trop lourd ce truc ! Parce que nous l’avions au poignet et pas avec le harnais. Et puis le plus souvent, lorsqu’il filmait, j’étais en train de me chauffer à  côté. Mais il y a des choses que j’ai proposées et, quand je danse, j’ai toujours un Š«il sur la position de la caméra.

 

 

Y a-t-il une envie de votre part d’exploiter le film au-delà  du Mapping Festival ?

PG: Oui, nous allons tout faire pour. Mais il y a des contraintes extérieures quant à  sa diffusion. Nous aimerions garder le côté live. Et c’est chaque fois 3 ou 4000 balles de matos. Il faut aussi payer les musiciens. Arnaud Sponar (Goodbye Ivan, qui s’est occupé de la partie musicale de Stun, ndlr) habite à  New-York, nous le faisons venir exprès.