Culture | 10.03.2015

Ayan contre Lasta

Texte de Babin
Présenté en ouverture de la 13ème édition du FIFDH, Tigers aborde intelligemment le thème des lanceurs d'alertes et nous rappelle que les intérêts commerciaux d'une multinationale peuvent prévaloir sur la santé de milliers d'enfants.
Ayan s'apprête à  quitter sa famille pour raconter son histoire aux médias occidentaux. Il ne reverra plus ses parents. (FIFDH)

Et pourtant, tout avait bien commencé. Nous sommes en 1994 au Pakistan, Ayan vient de se marier avec une femme aussi ravissante qu’intelligente (interprétée par la talentueuse Geetanjali Thapa). Seule ombre au tableau : son emploi. Il démarche les cabinets de médecins et les hôpitaux pour leur proposer des médicaments pakistanais. Sans succès. Les docteurs préfèrent prescrire les remèdes occidentaux.

Découragé, Ayan, incarné avec brio par la star de bollywood Emraan Hashmi, se présente à  un entretien d’embauche pour intégrer la multinationale Nestlé Lasta. A la clef, la perspective d’un emploi bien rémunéré. Lorsqu’on lui annonce qu’il n’aura pas le poste, Ayan ne perd pas ses moyens et convainc le recruteur qu’il ferait une erreur en se passant de ses services. Et en effet, le jeune père de famille est un commercial hors-pair : il se constitue rapidement un réseau de docteur, dont Faiz, qui prescrivent uniquement le lait en poudre Lasta. Il réussi tant et si bien que son supérieur lui offre une mobylette.

 

 

L’envers du décor

 

«Ce sont les produits que tu vends, qui sont la cause de la mort de ces enfants ». Pour Ayan, la prise de conscience est brutale. C’est son ami Faiz, revenant de deux années passées dans un hôpital de Karachi, qui lui montre l’envers du décor. Par manque de moyens, des milliers de mère pakistanaise diluent le lait en poudre Lasta dans une eau non potable. Les nouveaux nés, intoxiqués par ce breuvage, souffrent de déshydratation sévère et, dans les pires de cas, meurent. Mélangeant des images tournées au Pakistan en 2013 et des archives, la vision de ces nourrissons aux corps décharnés est insoutenable. Stupéfait, Ayan informe immédiatement son supérieur (interprété par l’intimidant Adil Hussain). Celui-ci, à  la consternation du jeune père, connaissait la situation et lui conseille cyniquement d’oublier cette histoire. Après tout, le lait en poudre n’est pas toxique, c’est les pauvres qui le mélangent avec de l’eau non-potable ! Choqué par ce raisonnement sordide, Ayan démissionne et s’apprête à  découvrir les affres de la vie de lanceur d’alerte.

 

La structure même du film est étrange, alternant entre le récit du lanceur d’alerte pakistanais et le contre-interrogatoire mené par l’équipe de tournage qui désire porter à  l’écran la vie d’Ayan. Autant le dire, en tant que spectateur, on assiste à  une Š«uvre tout ce qu’il y a de plus méta : une fiction, inspirée d’une histoire vraie, qui raconte les dernières étapes de la réalisation d’un film basé sur une histoire vraie ! Au-delà  du défi artistique de concevoir le film de tel manière, ce choix permet de souligner le thème central et quelque peu démoralisant du film : contre les corporations, rien ne sert de lutter. Que ce soit le lanceur d’alerte ou l’équipe qui désire réaliser un documentaire sur sa vie, l’un au Pakistan, les autres dans un immeuble Londonien cossu, tous échouent à  dénoncer les agissements de la multinationale fictionnelle.

 

 

Le prix de la vérité

 

Pour l’équipe de tournage, l’important est de s’assurer de la solidité des preuves qui corroborent l’histoire racontée par Ayan. Le cas échéant, ils s’exposeraient à  la menace d’un coûteux procès intenté par Lasta. Finalement, à  la plus grande joie de l’équipe de tournage, l’avocat considère que le film est assez solide pour éviter une action en justice. Seulement, les directeurs de la chaîne de télévision ne sont pas prêt à  prendre le risque.

 

Cette déception fait écho à  celle d’Ayan. Alors qu’il a réussi à  échapper aux pressions de plus en plus en insistantes de son ex-employeur, son histoire intéresse un journaliste allemand. Celui-ci se déplace au Pakistan et réalise un reportage sur la vie d’Ayan. Invité à  Berlin pour répondre aux questions des médias occidentaux, le lanceur d’alerte croît toucher au but. Bientôt il pourra rentrer au pays en héros et revoir sa famille. Seulement les directeurs de la chaîne de télévision décident au dernier moment d’annuler la diffusion de l’enquête. La fureur du journaliste et le désespoir d’Ayan ni feront rien. Les pressions exercées par la multinationale auront eu raison du devoir d’informer.

 

Tigers est une vraie réussite sur le plan formel. La scène d’ouverture nous plonge dans l’audition, d’un directeur d’une multinationale par une commission hostile du sénat américain. «Nous ne pouvons pas avoir cette responsabilité » se défend, acculé, le patron. De nombreuses scènes comiques offrent un bol d’air bienvenu à  un scénario de plus en plus en oppressant au fil des minutes. Le plus dérangeant, c’est l’ambiguïté d’un film présenté comme une fiction (ce qui se défend au niveau formel) mais dont le contenu est clairement biographique. Ainsi les mille soucis rencontrés par l’équipe de tournage et par le lanceur d’alerte ne sont que des pâles reflets des obstacles qui ont ponctués la vie du lanceur d’alerte et la production de Tigers. Exilé à  Toronto où il conduit un taxi, Syed Aamir Raza (sur lequel est basé le personnage de Ayan) ne pourra rentrer au Pakistan pour assister à  l’enterrement de ses parents. Comme quoi, la réalité dépasse la fiction.