Culture | 04.03.2015

L’espoir russe

Texte de Julien Calligaro | Photos de Children 404
Le théâtre Pitoëff a fait salle comble lundi soir pour la projection de "Children 404". Ce documentaire, réalisé à  l'aide de téléphones portables, donne la parole à  des adolescents russes LGBT. Un film touchant, parfois écS«urant, qu'on ne peut que conseiller.
Cet adolescent fait partie du réseau "Children 404", fondé par la journaliste et militante LGBT Elena Klimova. La première année, 22'000 personnes ont rejoint la plateforme.
Photo: Children 404

«C’est devenu impossible pour moi de marcher dans les couloirs», confesse un écolier homosexuel. Ces mots sont parmi les premiers de Children 404, documentaire tourné en Russie à  l’aide de téléphones portables. Dans le théâtre Pitoëff, les chuchotements des derniers arrivés s’estompent en entendant les témoignages. Un peu moins de cinquante jeunes adolescents russes ont été interviewés à  la hâte. Dans l’urgence serait plus juste. Après la nouvelle loi promulguée en 2013 par Vladimir Poutine punissant tout acte de « propagande » homosexuelle devant mineur, la journaliste et militante LGBT Elena Klimova fonde « Children 404 ». Ce réseau social offre aux jeunes LGBT de Russie du soutien et de l’écoute. Son nom vient du nombre « 404 », qui qualifie une page web inexistante (« 404 error : file not found »). «Ces enfants sont comme une page introuvable : on ne parle pas d’eux, ils n’existent pas», dénonce la jeune femme qui arbore fièrement un drapeau arc-en-ciel sur son t-shirt.

 

Anonymat

Beaucoup de jeunes sont venus assistés à  la projection dans le cadre du Festival du Film et Forum International sur les Droits Humains (FIFDH). Un sujet qui les touchent de près pour les uns, une découverte cinématographique pour les autres. «C’est la première fois que je viens voir un film réalisé avec des téléphones portables», lance Maxime, étudiant de 20 ans. Pourtant, aucun problème d’estomac à  la fin de la projection à  cause des mouvements de caméra. En fait, les images pixélisées qui donnent le tournis ne sont pas majoritaires dans le long-métrage d’Askold Kurov et Pavel Loparev. Le spectateur oscille entre deux sortes de témoignages. Ceux de jeunes homosexuel(le)s russes anonymes d’une part. Ils racontent leur quotidien, l’annonce de la nouvelle à  leurs parents. «Je veux avoir la même vie que les autres gens», souhaite un jeune. D’autre part, deux témoignages à  visage découvert. Celui d’Elena Klimova, fondatrice du groupe « Children 404 ». Les couleurs froides de sa cuisine en fond, les traits tirés, elle avoue avoir de l’espoir pour le futur. Elle et son amie, également journaliste, se sont faites licenciées. Elles sont convaincues que cette décision découle de leur orientation sexuelle. Pasha témoigne lui aussi à  visage découvert. Ce grand blond de 18 ans rêve d’un Justin Bieber homosexuel. Après avoir vécu harcèlements et intimidations à  l’école, il a décidé de partir à  Toronto pour étudier. «Je me sens plus proche de leur état d’esprit», déclare-t-il.

 

Humour

Malgré le sujet sérieux, l’audience n’a pas manqué de rire. Pasha chante maladroitement l’hymne canadien au milieu d’un musée où est accroché un portrait de Poutine. Cette photo le dégoûte. Selon lui, elle n’est pas au bon endroit : elle a plutôt sa place dans les toilettes. Ou encore cette femme, qui a offert un toit à  deux jeunes gays partis de la maison. Son franc-parler détone : il faudrait interner les parents d’enfants homosexuels, pas les enfants eux-mêmes. Ces moments apparaissent comme une « permission de souffler ». Les témoignages terribles semblent un peu plus loin, on sourit. Fuir la Russie ? Rester ? Pasha a fait son choix : direction Toronto. Son désir de liberté est plus fort que tout. De son côté, Elena Klimova compte rester en Russie. Partir est synonyme de trahison pour la jeune femme.

 

 


 

Rapport

L’organisation Human Rights Watch (HRW) a sorti en 2014 un rapport sur la violence et le harcèlement contre la communauté et les activistes LGBT en Russie. Selon ledit rapport, les attaques contre les personnes et activistes LGBT ont augmentées ces deux dernières années. La loi promulguée en 2013 par Poutine donne une justification aux auteurs des violences. HRW constate que les autorités sont restées silencieuses face au problème. L’organisation a émis des recommandations à  l’encontre du gouvernement russe. Elle préconise notamment de reconnaître publiquement les violences auxquelles les LGBT font face et d’abroger la loi de 2013. Le rapport est basé sur 94 interviews réalisées dans 16 villes différentes.