Culture | 31.03.2015

«Le public est surpris par la dureté des dessins»

Texte de Helen Berih
Jusqu'au 26 avril, la Maison du Dessin de la Presse à  Morges expose les travaux des deux récipiendaires du Prix international du dessin de presse de l'année 2014, Doaa Eladl et Hani Abbas. Charlotte Contesse, conservatrice du musée, nous en dit plus sur cette exposition.
Charlotte Contesse, conservatrice de la Maison du Dessin de Presse à  Morges: "Le visiteur n'est pas préparé à  ce genre d'images et les sensibilités divergent. Une grande majorité veut se confronter à  ces images et réfléchir sur l'envers de l'esquisse, alors qu'une minorité préféra rester en surface."

« Les dessins de presse nous font rire. Sans eux, nos vies seraient bien tristes.

Mais c’est aussi une chose sérieuse : ils ont le pouvoir d’informer mais aussi d’offenser.» (Kofi Annan)

 

New York, siège des Nations Unies, 16 octobre 2006: le colloque « Désapprendre l’intolérance » réunit Kofi Annan, secrétaire général à  ce moment, Plantu, journaliste caricaturiste au journal Le Monde, et douze autres dessinateurs de presse. A l’issue de cette rencontre, « Cartooning for the Peace » ou « Dessins pour la paix » voit le jour. L’objectif est d’impulser la compréhension et le respect mutuel par le biais du dessin de presse avec, en toile de fond, l’idée que « l’art dépasse tous les interdits. Il faut être respectueux dans l’irrespect », précisait Plantu.

 

L’image communique au-delà  des mots, brise les barrières linguistiques et attise une mosaïque émotionnelle. Par l’intermédiaire de son Président d’honneur Kofi Annan, la Fondation suisse Cartooning for the Peace, créée en 2009 – par le dessinateur Patrick Chappatte notamment – a décerné le 3 mai 2014 (lors de la journée internationale de la liberté de la presse) le Prix international du dessin de presse (une distinction remise tous les deux ans à  Genève) à  deux dessinateurs : Doaa Eladl et Hani Abbas.

 

Dans l’exposition « Dessins pour la paix », quel rôle joue le dessin dans la compréhension et le respect mutuel ?

«Dessins pour la paix» dévoile le travail d’une dessinatrice égyptienne, Doaa Eladl, et d’un dessinateur syrien, Hani Abbas. Ces dessins montrent le regard que portent les protagonistes sur leur pays. C’est leur vision des choses. Ils dénoncent les travers de la société d’un point de vue politique. Le lectorat prend conscience de ce que vivent les habitants dans leur pays. Par exemple, les dessins d’Hani Abbas illustrent deux facettes: d’un côté ce que les Syriens vivent sur leur terre, et de l’autre le déchirement des Syriens en exil. Et le fait que, malgré la situation, ils continuent à  se battre.

 

Face aux dessins, comment a réagi le public ?

Le public est surpris parce qu’émotionnellement, les dessins sont durs ! Le dessin de presse est une manière de condenser un discours. Le visiteur n’est pas préparé à  ce genre d’images et les sensibilités divergent. Une grande majorité veut se confronter à  ces images et réfléchir sur l’envers de l’esquisse, alors qu’une minorité préféra rester en surface.

 

Le dessin de presse a subi un choc suite aux attentats de Charlie Hebdo. L’intérêt ne pourrait-il être qu’éphémère ?

La Maison du Dessin de la Presse existe depuis 2009 et le public était présent avant les attentats de Charlie Hebdo. Mais d’autres ont découvert les lieux par la suite, l’intérêt des professeurs des écoles a été suscité afin de réaliser des travaux sur le sujet. Le dessin de presse va au-delà  d’un phénomène de mode !

 

La citation de Kofi Annan joue sur un paradoxe : entre rire et sérieux. Est-ce le pouvoir du dessin de presse, ludique en apparence, mais avec une réflexion en toile de fond ?

Exactement … Spontanément, en général, le dessin de presse occasionne le rire, mais au-delà  de son illustration, le mécanisme de la réflexion s’enclenche … L’esquisse montre une interprétation et une prise de position de son auteur.

 

Le lien entre informer et offenser ?

Le choix varie en fonction du dessinateur, pour certains, l’humour est le leitmotiv. L’exposition dénonce des événements, mais après cela dépend du récepteur et du lieu parce que l’information est perçue différemment d’une personne à  l’autre et d’un pays à  l’autre.

 

Comment réagissez-vous face à  la censure?

A la Maison du Dessin de la Presse, nous ne censurons pas ! La question est actuelle, mais elle concerne plutôt les dessinateurs. Dans ce domaine, nous avons l’avantage de ne subir ni pressions, ni enjeux financiers.

 

Réalisez-vous un travail en particulier auprès de la jeunesse ?

Par rapport à  la dureté du thème, nous collaborons avec des étudiants dès l’âge de seize ans. Nous leur fournissons les outils d’analyse pour lire un dessin de presse. Nous leur montrons le parcours à  effectuer de façon à  ce qu’ils comprennent les différentes émotions ressenties face aux images. Nous les encourageons à  développer un esprit critique parce qu’un dessin, ils ne sont pas obligés de l’apprécier !

 

L’info en +


La Maison du Dessin de la Presse est un musée consacré aux dessinateurs de presse suisses et étrangers. Elle réalise annuellement quatre expositions, une par saison. La première exposition contient toujours un thème politique et la deuxième présente les oeuvres de dessinateurs suisses sur un sujet déterminé par la Maison. La troisième, vers la fin de l’été, se concentre sur les esquisses d’un dessinateur de presse suisse, ou étranger, et sur son interprétation. Enfin, la dernière exposition de l’année explore des dessins plus graphiques. « Montrer le dessin de presse sous les différents angles représente l’un de nos objectifs », explicite Charlotte Contesse.