28.01.2015

Retour de flammes nationalistes

Texte de Lena Würgler | Photos de Layla Baraké
Des milliers de manifestants se sont rassemblés à  Pristhina samedi 24 janvier. Ils veulent faire tomber leur ministre serbe, Alexandre Jablanovic, nationaliser les mines de Trepça et que la Serbie reconnaisse les crimes de guerre commis sur le sol du Kosovo. Un cortège mené par les mères de victimes de la guerre. Reportage.
Photo: Layla Baraké

Les  manifestants arrivent dans des bus surchargés partis de tous les villages et villes du Kosovo. Ils se rassemblent devant la bibliothèque nationale de Pristhina, sur un terrain vague habituellement vide. Ce samedi 24 janvier, il est noir de monde. Les panneaux en bois affichant « Je suis Trepça » dépassent au-dessus de la multitude de têtes, certaines protégées par des casques. Ce sont les mineurs, venus de Mitroviça. A l’origine, cette manifestation s’est prévue mardi en leur honneur et celui des mines. « Nous sommes ici pour Trepça et contre sa privatisation, affirme Bari Brahimi, l’un des mineurs. Nous irons dehors protester tous les jours pour qu’il y ait un changement »

Les mines de la colère

Les mineurs sont en colère. Contre leur gouvernement, d’abord. Vendredi, Isa Mustafa, le premier ministre kosovar, avait promis de faire du complexe minier, métallurgique et chimique de Trepça une propriété de l’Etat. Mais il est revenu sur sa décision lundi, après que la Serbie se soit opposée à  toute décision prise sur les mines sans son accord. Car Belgrade, qui ne reconnaît pas l’indépendance du Kosovo, estime de son côté être le propriétaire légitime des mines, situées en majorité sur le sol de son ancienne province. Un point de vue que la population Kosovare rejette avec force. « Trepça appartient au Kosovo, appartient à  Mitrovica et ne peut jamais appartenir à  la Serbie, jamais ! », lance une manifestante venue du Nord.

« Jablanovic, dehors ! »

Une fois tous les bus déchargés de leurs manifestants, la foule se met en mouvement. Plus de 17’000 protestataires, selon la police, se déplacent en une seule masse le long du boulevard Mère Thérèse jusque vers la place centrale de Pristhina, devant le bâtiment du parlement. Là , un autre nom a pris la place de celui de Trepça dans les slogans scandés à  tue-tête par les manifestants : celui d’Alexandre Jablanovic. Depuis début janvier, le ministre de la minorité serbe au parlement concentre sur lui toute l’animosité de la population albanaise et de l’opposition. « Jablanovic, dehors ! ». Ce même slogan répété maintes fois s’élève d’une seule voix vers l’hélicoptère de la KFOR qui tournoie dans le ciel.

Pour la reconnaissance des crimes

Au centre de la place centrale, Albin Kurti, le leader du parti nationaliste d’opposition « Vetëvendosje » interpelle une foule déjà  conquise : «  Je vous invite à  lever votre main et à  voter pour la destitution de Jablanovic du gouvernement kosovar. Qui est pour la destitution de Jablanovic ? ». Devant lui, toutes les mains se lèvent. « Dehors ! Dehors ! ». Les médias se retournent pour capter cette image. « Alors que Jablanovic est notre ministre, il ne nous reconnaît pas comme un pays et n’accepte pas la guerre et les massacres commis par la Serbie au Kosovo », s’insurge Edona Bajçinca. La jeune femme de Pristhina fait allusion à  une intervention télévisée du ministre le 12 janvier, durant laquelle il avait affirmé ne pas avoir été au courant des crimes commis à  Gjakova pendant la guerre car il n’était pas sur place. Une phrase interprétée par beaucoup d’Albanais comme une négation des milliers de morts de la guerre quinze ans auparavant.

Des mères offensées

Devant tout le monde, une chaîne de femmes d’un certain âge tient une banderole à  la main, sur laquelle apparaissent des photos de jeunes hommes. « Nous sommes ici pour protester contre Jablanovic car il a insulté les mères du Kosovo » s’écrie Rahime Kasumi, une manifestante. Le 6 janvier, Alexandre Jablanovic avaient traité de « bêtes » et de « sauvages » des manifestants albanais, qui avaient jetés des pierres contre un bus de pèlerins serbes venus à  Gjakova pour le Noël orthodoxe. Parmi les protestataires se trouvaient alors des mères de victimes de la guerre. « Ils ont pris mon mari et mes quatre fils », témoigne Pordonie Çerkezi de Gjakova. Sur l’estrade, Nysrete Kumnova, présidente de l’Association pour les personnes disparues L’Appel des Mères s’arrache la voix. « Vingt milles femmes violées, et personnes ne s’en préoccupe. Est-ce que les gens dans ce bâtiment sont humains ? » lance la petite femme, pointant du doigt vers le bâtiment du parlement.

Des pierres contre le gouvernement

Là , un petit groupe de manifestants n’est pas venu pour écouter les discours. Les jeunes hooligans ont pris des pierres dans leur sac. Ils les jettent maintenant contre la tour du parlement. Face à  eux, derrière la barrière, les policiers tiennent leurs boucliers sans bouger. Stoïques. Ils savent qu’intervenir maintenant serait inutile. Ils ne sont pas assez nombreux pour affronter une foule compacte. La majorité des manifestants ne cherche pas l’affrontement, mais une petite étincelle suffirait à  tout transformer en une violente émeute. C’est au son des vitres cassées que la foule se disperse progressivement. La police intervient alors. Le clash entre les forces de l’ordre et les jeunes provocateurs se fera le soir tombé. Le lendemain, la population ne pourra qu’observer le sol parsemé de pierres, quelques chaises cassées et lire dans les journaux que huit policiers et 31 protestataires ont été légèrement blessés. Mais cela, ce n’est pas son combat.