Culture | 19.01.2015

« Jamais on n’a douté »

Texte de Mathieu Roux
Le film "Tapis Rouge" de Frédéric Baillif (co-créé avec Kantarama Gahigiri) sera en compétition pour le Prix du Public du festival de cinéma les Journées de Soleure du 22 au 29 janvier. Ce long-métrage de fiction, réalisé par un Genevois autodidacte, raconte l'histoire de sept jeunes partis d'un quartier de Lausanne pour se rendre à  Cannes, avec comme objectif de présenter là -bas, à  des producteurs, un scénario de film. Tink.ch avait rencontré Frédéric Baillif en novembre dernier, à  l'occasion du Festival Tous Ecrans. Entretien autour d'une bière avec un ancien travailleur social devenu réalisateur.
"Ce que l'on a fait là , d'un point de vue éducatif, c'est vraiment extraordinaire" (Frédéric Baillif, réalisateur de "Tapis Rouge"). Le long-métrage de fiction met en scène sept jeunes d'un quartier de Lausanne qui s'embarquent pour Cannes, avec l'idée de présenter à  des producteurs un scénario de film. Photos: page Facebook de "Tapis Rouge"

Si j’ai bien compris, les jeunes qui jouent dans Tapis Rouge avaient réellement envie de faire un film, c’est juste ?

Exactement, c’était leur projet, et ils ont réellement rencontré dans leur quartier un éducateur de rue qui les a aidés. Mais à  partir de ce moment-là  du film, tout le reste est inventé. On a aussi pris un comédien pour jouer le rôle de l’éducateur (Frédéric Landenberg, ndlr). On est donc parti de leur vraie histoire pour en raconter une que l’on a imaginée. Du coup, c’était super important pour nous de se baser sur la vraie vie de ces jeunes, pour qu’ils soient de vrais personnages, qu’ils ne jouent pas la comédie. Il a fallu mettre en place un dispositif d’ateliers d’improvisation, pour leur apprendre à  ne pas jouer. Ce qui nous a aussi permis d’écrire le scénario, parce qu’on apprenait à  connaître les acteurs, on leur demandait de s’exprimer, de raconter leur vie.

 

 

Les dialogues du film ont-ils été écrits à  l’avance?

Non, aucun dialogue n’a été écrit.

 

 

Pourtant les acteurs ne cherchent jamais leurs mots, leur expression est naturelle…

C’est dû à  tout le travail fait en amont. Les ateliers étaient filmés, donc les jeunes étaient déjà  habitués à  la caméra. Et chaque fois qu’ils essayaient de trop jouer, je leur disais « stop ». Même à  Fred, le comédien. Par contre, pendant qu’on tournait, je briefais chaque personne en aparté, et les autres ne savaient pas ce qui allait se passer. C’est un peu mon secret, je dévoile un secret (rires). Je disais à  quelqu’un : « Toi, tu vas dire que tu n’es pas d’accord ». A un autre : «  Toi, tu vas prendre sa défense ». Le tournage était hyper-interactif : je soufflais des trucs aux oreilles des acteurs, j’étais tout le temps en action en fait, en train de boxer (rires). C’était un vrai bonheur, on s’est éclatés.

Par exemple, Youssouf, qui dans le film ne s’intéresse qu’à  l’argent, n’étais pas venu à  tous les ateliers d’impro. J’étais pas content du tout et je voulais le virer ; mais comme il faisait partie de la bande, je l’ai gardé et je lui ai donné une direction pour le film: « toi, ton seul problème, c’est que tu veux faire du fric. Le reste, t’en as rien à  foutre. » Donc il se tait, il ne dit jamais rien, et tout à  coup parfois, il se réveille. Et quand on a commencé à  monter le film, je me suis rendu compte que ça marchait super bien.

 

 

Comment avez-vous rencontré Kantarama Gahigiri, co-créatrice de Tapis Rouge?

On s’est connus à  New-York, où Kantarama a travaillé pendant huit ans. Quand elle est revenue, elle m’a contacté et je lui ai demandé de m’accompagner sur le projet. Elle a été embarquée dedans. Elle a vraiment fait le boulot de huit personnes, et a été très impliquée dans l’aspect artistique du film. Mais je tenais à  en rester le réalisateur principal, car c’est mon regard, ma vision des choses. Pour moi, c’était important que ce soit comme ça. On en a beaucoup parlé pour que ce soit clair. Et elle a fait un travail extraordinaire.

 

 

En combien de temps le film a-t-il été réalisé?

Il a d’abord fallu compter une semaine de préparation, avec les ateliers de formation pour nos jeunes comédiens et l’écriture du scénario en même temps. Ensuite, onze jours de tournage, dont sept pour les scènes à  Lausanne. On était tous portés par une énergie, les jeunes se sont sentis complètement responsabilisés. C’était, je pense, une des rares fois dans leur vie où on les regardait dans les yeux et on leur faisait confiance pour faire un truc hyper ambitieux. Et jamais on n’a douté. Kantarama a été extraordinaire pour ça, parce qu’elle a une mentalité à  l’américaine : « on y va, on n’en a rien à  foutre ». Fred, le comédien qui joue l’éducateur, et notre chef-opérateur américain (Joseph Areddy, ndlr), avaient aussi cette mentalité de fonceur, ils ont apporté ce « plus » et fait confiance aux jeunes.

 

 

Les jeunes doutaient-ils, eux?

Oui, ils doutaient, mais on était tellement tous remontés à  bloc qu’ils étaient obligés de suivre. Quand ils ont vu débarquer Fred, comédien expérimenté, qui a tourné dans plein de films et fait du théâtre, et est en plus humainement extraordinaire…quand ils ont vu ce mec commencer à  leur donner la réplique, ils n’avaient plus le choix. Quand le chef-opérateur est arrivé avec son matériel et son accent américain : « Ok, les mecs, maintenant, on va tourner », ils n’avaient plus le choix.

Ce que l’on a fait là , d’un point de vue éducatif, c’est vraiment extraordinaire, et j’aimerais beaucoup que l’on en parle dans les écoles sociales. Ce qui m’a dégoûté du social, ce sont les heures passées à  discuter du pourquoi et du comment. C’est pour ça que j’ai fait du cinéma : tu prends une caméra, tu fais ton truc et puis tu y vas. En fait, pour le film, on a fait en sorte de ne pas parler, d’être dans l’action tout le temps.

 

 

Pour financer le film, vous avez lancé une campagne de financement participatif. Comment est venue l’idée?

On n’avait pas le choix. Mais ça a super bien marché. L’avantage, c’est qu’on avait déjà  tourné, et on avait des extraits du film qui étaient bien. Et après on a eu le soutien du Pour-cent culturel Migros, une commission qui donne de l’argent pour la post-production.

 

 

Un budget de 10’000 francs pour un long-métrage, c’est serré? A combien évaluer le montant nécessaire à  la réalisation d’un tel projet dans des conditions normales?

Un million. Dans des conditions normales, tout le monde est payé. On loue du matériel, le tournage dure plus longtemps, il y a du « catering » (repas servis au personnel lors d’un évènement, ndlr)…

 

 

Dans le making-of du film, il y a cette scène avec Edouard Waintrop (délégué général de la Quinzaine des réalisateurs du Festival de Cannes et directeur des salles du Grütli à  Genève) à  Cannes. Pourquoi ne pas l’avoir gardée dans le montage final ?

Trop longue. On avait un problème dans le montage aussi, on n’arrivait pas à  justifier que l’on se retrouvait là , dans cette pièce…Mais, on se demande si on ne va pas faire une suite au film. On est en train d’y réfléchir, on a des pistes…

 

 

Les retombées du film à  l’heure actuelle, en termes de visibilité, d’ouvertures de portes…?

Bon, on a reçu un prix à  Tous Ecrans. On va à  Soleure en compétition « Prix du public », le 24 janvier. On va au Festival du premier film d’Annonay en France qui est apparemment un bon festival et on attend de voir pour la suite avec une sortie en salles début 2015.