22.12.2014

Parlons de l’addiction, mais différemment !

Texte de Helen Berih | Photos de DR
Du 28 au 30 octobre 2014, le CinémAddiction était de passage à  Pully, au CityClub. Opposés en apparence, cinéma et dépendance s'entremêlent avec une volonté commune: lever un tabou. Comment le grand écran peut-il participer à  la prévention de l'addiction ? Analyse.
CinémAddiction veut briser le tabou de la dépendance grâce au cinéma.
Photo: DR

Sombre, délétère, discrète à  ses débuts, envahissante par la suite, spectaculaire par ses conséquences, mais surtout destructrice. Une souffrance. Un fléau sociétal. Un tabou. Qui est le suspect ? Un coupable : sans visage, sous différentes formes, des aspects disparates. Un préjudice traversant les âges : la dépendance ! Le festival CinémAddiction, en tournée en Suisse Romande jusqu’au 5 décembre, veut briser l’omerta et amener le débat au sein de la société.

 

Les effets du cinéma

L’un se montre, l’autre se cache. Quel est le pouvoir du septième art dans le dialogue concernant la dépendance ? « L’art permet d’aborder des sujets complexes et de susciter des émotions. Nous sommes libres de voir une oeuvre d’art, ou d’aller au cinéma, l’interprétation demeure ouverte. L’art interpelle différemment en fonction de la personne», commente Frédéric Richter, coordinateur du festival et vice-secrétaire général du GREA (Groupement Romand d’Etude et des Addictions). A cela s’ajoute un réalisme filmique, «le spectateur peut facilement s’identifier aux personnages, les thèmes abordés s’associent facilement à  des situations vécues personnellement et/ou dans l’entourage. Le média cinéma est un support pour aborder des questions réelles.» Et Corine Kibora, porte-parole d’Addiction Suisse, de compléter: «Le cinéma permet de sensibiliser, de faire réfléchir, de se projeter et de se regarder en miroir. La fiction possède un fort potentiel réflexif.»

 

Les projections organisées par CinémAddiction sont une rencontre atypique dans une salle de cinéma entre spectateurs et institutions. « Par ce biais, il est possible de faire connaître les aides, de les rendre accessibles et de les déstigmatiser», déclare Corine Kibora. L’objectif à  la sortie de la séance ? «Que le spectateur ressorte plus embrouillé qu’en y entrant, qu’il prenne conscience de la complexité de l’addiction et acquière une plus grande ouverture d’esprit sur le sujet», confie le coordinateur du festival.

 

L’addiction, le cinéma et les jeunes

Bien sûr, la jeunesse, première cible des actions préventives, n’a pas été oubliée. A Genève, deux projections de Ben X, un film traitant de l’addiction aux médias électroniques, ont été organisées dans le cadre scolaire, ainsi que quatre à  Yverdon, à  l’égard du SeMo [Semestre de Motivation, programme d’insertion professionnelle auprès des quinze à  vingt-cinq ans, ndlr] sur la problématique de l’alcool (La merditude des choses et Le dernier pour la route).

 

Chacune des séances cinématographiques ont été suivies d’un débat encadré par des professionnels. Mais les jeunes sont-ils réceptifs à  ce procédé ? Selon Corinne Kibora, porte-parole d’Addiction Suisse, «ils baignent dans l’image, que ce soit par le biais de leur smartphone, de youtube, … La dimension artistique leur permet de prendre du recul et de s’identifier plus facilement, contrairement à  un documentaire de prévention.» Certes, le message est reçu, mais l’impact peut se différencier : un adolescent éloigné de l’addiction ne peut que renforcer sa position face à  la déchéance, un jeune avec une consommation peu risquée peut se distancer ou «un déclic peut s’opérer lors de la reconnaissance d’une consommation à  risque».

 

De l’intérêt parmi le public

Néanmoins, le public de CinémAddiction n’est pas ciblé envers une catégorie de personnes en particulier. L’hétérogénéité se constate parmi les spectateurs, les institutions comptent parmi le public, auquel se joignent professionnels, les personnes concernées par l’addiction ainsi que leur famille, curieux, étudiants… «Aller au contact de la population avec ce type de projet est possible et suscite de l’intérêt», remarque le vice-secrétaire général du GREA. Le maître mot : échanger, mais dans un environnement informel. «Nous avons eu des dialogues intenses entre spectateurs et spécialistes», confie encore Frédéric Richter.

 

Le festival en quelques mots


CinémAddiction marque les cinquante ans du GREA. Ce festival itinérant a débuté le 3 septembre: une pérégrination avec un passage prévu dans quatorze villes romandes et une sédentarisation de quelques jours dans chacune des communes. Le projet a également permis la création de partenariats locaux avec les associations et les institutions, et ce périple se terminera le 5 décembre 2014.

Durant sa tournée, une cinquantaine de projections ont été organisées. Une programmation variée où l’industrie hollywodienne se confond avec le cinéma indépendant, le tout agrémenté d’une touche exotique. On y discerne la volonté de toucher un large public et d’offrir de la diversité. Par le biais des films, quatre dépendances sont mises en exergue : l’alcool (Le dernier pour la route, Flight, La merditude des choses), les drogues (La ville est tranquille, Mainline, Sweet sixteen), la « smart » drogue – dopant intellectuel – (Limitless) et les médias électroniques (Ben X, Existenz) ainsi qu’une infiltration discrète du milieu festif avec Berlin Calling.

 

Briser les tabous


Breaking the taboo, un film documentaire datant de 2012, approche les questions d’ordre légale : le cadre, son efficacité, les conséquences et les droits humains. Depuis 1991, la Suisse a adopté la politique des quatre piliers : prévention (agir avant les premières consommations), thérapie, réduction des risques (mettre en place un environnement limitant les risques envers soi et autrui) et répression (le contrôle et la règlementation). La mesure cherche à  réduire les conséquences inhérentes à  la consommation de drogue et limiter les risques, en agissant à  chacun des stades : avant, pendant et après. «Suivant les films, les quatre piliers peuvent être abordés, ainsi à  la phase préventive, il est possible de se prémunir, au stade de la consommation, une prise de conscience peut s’opérer. Mais c’est aussi l’occasion de relancer le débat public sur la problématique !», conclut la porte-parole d’Addiction suisse.