Culture | 22.12.2014

Lucy ou l’évolution vers le navet, par Luc Besson

Le 16ème film de Luc Besson ne déroge pas à  la règle du «presque-navet» en vigueur pour la neuvième année consécutive, depuis le navrant "Angel-A" en 2005. Il faudra peut-être attendre la sortie de son prochain projet pour assister à  l'étape ultime de la transformation.
Voilà  la véritable énigme du film: que viennent faire Scarlett Johansson (en photo), Morgan Freeman mais surtout Choi Min-sik, immense acteur coréen, dans cette galère?
Photo: Jessica Forde/Europacorp- TF1 Films Production - Grive Productions

Attendu sur les écrans romands le 7 août, Lucy et sa thématique évolutive présente toutes les caractéristiques du blockbuster bête, incohérent et mal réalisé. Même le casting ne parvient pas à  sauver l’embarcation du naufrage. Ne reste que la météo estivale maussade qui pourrait jouer en sa faveur et l’empêcher de couler à  pic.

 

 

Légendes urbaines et scénario bancal

Au-delà  de la promotion maladroite pour les drogues de synthèse, Lucy est construit sur l’idée farfelue et fausse que l’Homme n’utiliserait que 10% des capacités de son cerveau. Qu’arriverait-il alors si au cours de l’évolution, ce pourcentage atteignait les 100%? Ici, c’est un procédé synthétique qui contamine accidentellement Lucy (Scarlett Johansson) et accélère le processus naturel en un temps record. Après qu’un sachet contenant la substance se soit déchiré dans son ventre, les 90% de son cerveau inactif se réactivent petit à  petit: d’une fille sans envergure, Lucy se métamorphose en divinité toute-puissante.

 

 

Difficile de construire un récit crédible, basé sur la légende urbaine de «l’utilisation incomplète du cerveau», racontée volontiers par des ados au coin du feu. Et à  partir de ce scénario validé en toute bonne foi par Luc Besson, il semblait plus difficile encore d’éviter les invraisemblances qui s’y succèdent, à  un rythme soutenu. Comme le fait que la drogue transportée par Lucy, cobaye malheureux transformé en mule par un méchant pire que les autres (joué par Choi-Min sik), soit fabriquée à  partir d’une hormone de grossesse (!).

 

 

Avec l’activation de ses méninges à  20%, Lucy est capable de contrôler son corps (?). Ça tombe bien, moi aussi. A 28% (c’est précis), ça ne blague plus, elle a la possibilité de contrôler les ondes à  distance (!). L’accès à  des zones du cerveau en berne garantit l’allumage de la télé, de la radio ou du téléphone. Lucy aurait fait fureur au dernier salon international de l’audiovisuel. Plus fort encore, à  50%, elle parvient à  contrôler le corps des autres et peut choisir d’endormir les gens par la pensée (!). Pratique pour faire une sieste. Savoir se battre, diagnostiquer un cancer incurable, ressentir la pesanteur, changer sa couleur de cheveux en un éclair, voilà  autant d’exemples de compétences absurdes qu’elle acquiert pêle-mêle aux différents stades de sa transformation progressive. Vous ne saurez jamais de quoi elle est capable à  100%, j’ai quitté la salle avant. Si toutefois le spectateur venait à  s’accommoder tant bien que mal de cette intrigue bancale, que dire de la réalisation?

 

 

 

Explications, répétitions, consternation.

La théorie de l’évolution est exposée et rabâchée à  toutes les sauces. Par où commencer? Par le début: le générique du film tout en cellules qui se divisent pour évoquer l’évolution, le titre du film qui renvoie à  l’australopithèque vieux de 3,2 millions d’années pour évoquer l’évolution, les premiers plans du film sur un singe et une voix-off évoquant l’évolution et les plans de coupe qui montrent Lucy (la vraie) en vitrine dans un musée pour évoquer…l’évolution. Tout ça après seulement 2 minutes et 40 secondes. Qui n’a pas compris?

 

 

Pour enfoncer le clou, Luc Besson enchaîne les plans cousus de fil blanc et de mauvais goût pour annoncer de quoi traite le film, si un doute subsistait. Passé 3 minutes (véridique), lorsque la situation semble tourner à  la défaveur de Lucy, quoi de mieux que l’insertion d’un plan montrant une souris, un fromage et un piège? Et dans la foulée (à  5’00), un guépard qui guette une gazelle dans la savane. La symbolique en gros sabots. Et ça continue en alternant entre le chiffre affiché à  l’écran indiquant le pourcentage de l’utilisation du cerveau (qui démarre à  1%) et la conférence d’un professeur joué par Morgan Freeman qui ressasse l’historique de la vie sur terre en commençant par les premiers organismes. Toujours entrecoupés par les plans des animaux en question. Indigeste. Il est beaucoup question d’animaux dans Lucy, le cobaye et la mule au-dessus auraient dû vous mettre sur la voie.

 

 

 

Scarlett Johansson, Morgan Freeman, Choi Min-sik

Heureusement, les jeux tout en nuances des têtes d’affiche…non, c’est pour plaisanter. Plus que la question du pourcentage, voilà  la véritable énigme posée par le film: que viennent faire Scarlett Johansson, Morgan Freeman mais surtout Choi Min-sik, immense acteur coréen aperçu dans Old Boy (version coréenne), dans cette galère? L’appel de promesses financières, une porte d’entrée pour le cinéma européen? Peut-être un peu des deux. Dans tous les cas, leur présence fait peine à  voir. Dans Malavita (2013), avant-dernière réalisation fade du Monsieur, on avait aussi vu des acteurs et actrices sur le retour comme Tommy Lee Jones, Robert de Niro ou Michelle Pfeiffer, mais ils n’étaient pas si bankables.

 

 

Alors oui, l’apparition du trop rare Choi Min-sik fait plaisir et la silhouette de Scarlett reste toujours agréable à  l’Š«il, mais c’est une bien maigre compensation au regard des une heure trente que durent le film. On lui préfèrera les anciennes réalisations de Luc Besson, sorties dans les années nonante (Le Grand Bleu, Nikita, Léon et Le Cinquième Élément). Ironique, non, pour un film sur l’évolution?