26.09.2014

 » La prévention du suicide devrait plus intégrer la composante des jeunes homosexuels »

En Suisse, un(e) jeune homosexuel(le) sur cinq a fait une tentative de suicide. C'est ce qui ressort d'une étude menée par l'Université de Zurich et Dialogai, association homosexuelle à  Genève. Cette dernière prône une meilleure prise en compte des lesbiennes, gays et bisexuels (LGB) dans les campagnes de prévention du suicide. Explications de Michael Hausermann, responsable santé et chargé de la lutte contre l'homophobie chez Dialogai.
"Selon nous, il faudrait présenter très tôt la diversité sexuelle dans les livres et les cours".
Photo: Patrick Goretzky / youthmedia.euMichael Hausermann est responsable santé et chargé de la lutte contre l'homophobie à  l'association Dialogai. mise à  disposition

20% des jeunes gays ont déjà  fait une tentative de suicide, dont la moitié avant 20 ans. Comment qualifieriez-vous la situation aujourd’hui en Suisse ?

Comme nous l’avons montré au travers de différentes recherches, avec deux à  cinq fois plus de tentatives de suicide chez les homosexuels que chez les hétérosexuels, il y a un vrai problème. Nous pouvons dire que les jeunes LGB ont beaucoup plus de risques de commettre un suicide que les jeunes hétéros. Certes, ces chiffres datent de 2002; mais c’est à  ma connaissance la seule étude quantitative qui a été menée avec un nombre important de données.

 

Au niveau international, la Suisse ne fait pas office d’exception: le risque de suicide est toujours beaucoup plus élevé pour un jeune homosexuel que pour un jeune hétérosexuel. L’une des grandes origines de ce taux est le fait d’être membre d’une minorité, ici la minorité homosexuelle. Fait aggravant, cette minorité ne partage jamais son statut avec les parents, comme c’est souvent le cas dans les minorités ethniques par exemple. Cela crée donc un gros problème d’isolement social.

 

Quelles sont les principales causes de tentative de suicide chez les jeunes homosexuels ?

Vraisemblablement, c’est l’homophobie, exprimée ou latente, qui en est la cause principale, même si ça n’est pas la seule. Les homosexuels en général, les jeunes y compris, sont trois à  quatre fois plus souvent victimes de violences (agressions verbales et physiques, harcèlement sexuel) que les hétérosexuels. Ces violences peuvent évidemment jouer un rôle dans la décision de mettre fin à  ses jours. Le suicide n’apparaît pas sans raison: 40% des homosexuels souffrent d’anxiété sous une forme clinique.

 

La difficulté à  être accepté par sa famille est la première cause citée par les jeunes homosexuels ayant fait une tentative de suicide. La deuxième est l’acceptation de sa propre homosexualité. C’est d’ailleurs valable pour tous les groupes d’âges. Souvent, un jeune gay se rend compte, au tout début de l’adolescence, que ses désirs ne correspondent pas à  ce qu’on lui a montré à  la maison et à  l’école. Ce sentiment d’inadéquation est source d’anxiété qui, si elle n’est pas traitée, peut aboutir à  une dépression, facteur très aggravant des risques de suicide.

 

La troisième raison est l’amour et les relations: beaucoup de jeunes homosexuels n’ont pas la possibilité de faire des expériences amoureuses comme la majorité des gens de leur âge. Dans la communauté homosexuelle, il est relativement facile d’avoir des relations sexuelles, mais beaucoup plus difficile d’établir des relations signifiantes.

 

Comment enrayer ce phénomène?

Devant l’urgence du problème, nous faisons office de pompiers face à  un incendie. Nous n’avons pas les moyens d’atteindre les jeunes dans leur famille. Un des lieux où nous pouvons les rencontrer, c’est l’école. Nous y avons lancé un programme pilote de sensibilisation. Selon nous, il faudrait présenter très tôt la diversité sexuelle dans les livres et les cours: dire qu’il y a des hommes qui vivent ensemble et qui s’aiment, même chose pour les femmes. C’est un essai de «normalisation» de la diversité sexuelle. Il faudrait également que dans chaque établissement scolaire, un lieu soit mis à  disposition pour qu’un jeune puisse parler s’il se sent mal ou s’il est victime d’agressions.

 

Un travail de sensibilisation aux questions touchant à  l’homophobie est aussi mis en place pour les enseignants. La situation aujourd’hui en Suisse est certes moins difficile qu’il y a trente ans, mais contrairement à  ce que l’on espérait, on observe que les jeunes ne vont pas mieux qu’avant: la période du coming-out est toujours aussi difficile.

 

Les campagnes de prévention du suicide intègrent-elles suffisamment la minorité homosexuelle ?

Je trouve que non. Il est nécessaire que les campagnes de prévention du suicide thématisent la question des minorités sexuelles. Si le problème est aujourd’hui reconnu, un grand travail de «conscientisation» reste tout de même à  faire: certains spécialistes du suicide et de la santé ne sont pas au courant du fait que les minorités sexuelles sont plus vulnérables. À Genève, nous avons de la chance d’avoir un partenaire, Stop Suicide, conscient du problème.

 

Sur le plan politique, où se situe l’urgence?

Des programmes de promotion de la santé mentale peuvent être mis sur pied relativement rapidement, pour autant que les gens soient conscients qu’il existe une population à  risques élevés. Mais cela nécessite des volontés politiques et une prise de conscience de la part des écoles notamment. Beaucoup de directions d’école ont toujours peur de la réaction des parents s’ils se mettent à  parler d’homosexualité. De plus, quand on parle d’éducation sexuelle, on se limite souvent à  parler de prévention des infections sexuellement transmissibles, mais on ne n’évoque pas la capacité à  vivre une sexualité heureuse – quelle que soit son orientation – comme un gain pour la santé. La situation s’améliore avec l’apparition du concept de «santé sexuelle», qui définit la santé pas seulement comme l’absence de maladie, mais aussi comme la capacité à  avoir une sexualité heureuse.

 

Mais la première chose que pourrait faire la Suisse serait de condamner pénalement les propos et actes homophobes. Cela ne règlerait évidemment pas tout, mais placerait un cadre à  partir duquel on reconnaît le problème. À Genève, la nouvelle constitution [entrée en vigueur le 1er juin 2013, ndlr] cite nommément la protection des personnes de différentes orientations sexuelles. Récemment, le Parlement cantonal a aussi décidé qu’il fallait lutter contre l’homophobie. C’est un début.

 

 

 


 

Chercher de l’aide n’est pas un aveu de faiblesse!

Stop Suicide n’est pas une structure d’aide ni de soin, et ne tient pas de permanence téléphonique. Voici des numéros et adresses utiles afin d’obtenir de l’aide pour vous-même ou pour quelqu’un de votre entourage.

143 – La Main Tendue

147 – Ligne d’aide pour jeunes

022 372 42 42 – HelpAdoLine du Centre d’Etude et de Prévention du Suicide HUG – Children Action

www.ciao.ch – Site d’information pour les jeunes

 

Partenariat


Tink.ch et l’association de prévention Stop Suicide s’associent pour parler d’un sujet souvent passé sous silence, ou mal abordé, le suicide chez les jeunes. A l’occasion de sa campagne annuelle de prévention, dont Tink.ch est partenaire, Stop Suicide organise en septembre différents événements pour sensibiliser la population à  cette thématique.