Sport | 07.07.2014

« Nous n’avons pas seulement perdu un match. C’était un naufrage. »

Texte de Nina Borcard | Photos de DR
Après la terrible éviction du Brésil, battue 7-1 par l'Allemagne, en demi-finale de "sa" Coupe du monde, Danilo, jeune étudiant brésilien, nous raconte l'ambiance dans son pays. Il revient aussi sur les sentiments qui ont traversé la population lorsqu'ils ont su que leur pays accueillerait le Mondial, et le déroulement de l'événement durant ce dernier mois.
Quand le Gouvernement a commencé à  construire des stades et les différentes structures nécessaires, j'étais très énervé, et pas seulement moi mais une bonne partie des Brésiliens aussi. Aujourd'hui, on ne peut pas revenir en arrière, alors j'ai décidé d'en profiter"
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Quelle est l’ambiance au Brésil après cette terrible défaite ?

Ici, l’atmosphère est très hétérogène. La plus grande partie de la population est très triste de ce score. Nous n’avons pas seulement perdu un match. C’était un naufrage total. Perdre fait partie du jeu, du sport, quelqu’un doit gagner et quelqu’un doit perdre. Mais la manière dont tu perds est aussi importante. L’équipe brésilienne était totalement perdue sur le terrain, ils ne se battaient pas, ils étaient juste en train de regarder le match, pas de le jouer. C’était déshonorant. Les gens disent que les Brésiliens aiment le football. Mais les Brésiliens aiment surtout gagner et il se trouve que nous sommes doués en football, donc nous aimons le football. Cette défaite était réellement offensante pour un bon nombre de personnes.

 

Les gens qui étaient contre le Mondial sont, quant à  eux, très heureux de ce désastre. Ils pensent quelque chose comme  » bien fait, vous l’avez mérité. Nous ne devions pas être le pays hôte de cette Coupe ».

 

Que ressens-tu personnellement ?

Je suis triste, mais pas seulement pour ce match. Dans l’ensemble, cette défaite est une conséquence de la dégradation de notre jeu footballistique. Notre précédente génération de joueurs était incroyable, l’équipe entière était impressionnante. Maintenant, nous traversons une période où nous n’avons plus ces incroyables joueurs. C’est pourquoi je n’étais pas si surpris du résultat.

 

Mais ce n’est pas pour cela que je suis triste. Etre joueur de foot au Brésil ne requiert plus de talent. Si tu as de l’argent et un bon manager, les gens disent que tu es bon même si tu ne l’es pas. L’énorme montant d’argent investi dans le football est en train de tuer le sport, c’est en train de tuer notre ligue et notre équipe nationales. Notre fédération de football est en train de détruire notre sport favori. J’ai honte que mon pays ait l’une des administrations de football les plus corrompues du monde.

 

J’aimerais que nous aimions d’autres sports, plus de sports… Mais le pays n’investit pas dans d’autres sports. C’est la raison pour laquelle nous sommes si mauvais aux Jeux Olympiques. Et si on cherche une raison à  cela, on trouvera toujours un coupable dans le Gouvernement brésilien. Nous avons l’un des taux d’imposition les plus élevés dans le monde et nous ne recevons rien en retour.

 

Revenons sur le Mondial. Quelle a été l’ambiance tout au long de ce mois ?

Avant que cela ne commence, je pensais déjà  que la Coupe du monde au Brésil se passerait bien, sans rien de dramatique ni d’exceptionnel. Au final, je suis très surpris de voir qu’elle se passe en fait très bien, au-delà  de toutes attentes, et j’en suis très heureux. Il y a vraiment une bonne ambiance, on peut ressentir de la joie dans les rues. Nous accueillons des visiteurs de tous pays et tout le monde partage, ensemble, sa passion pour le sport.

 

Comment les Brésiliens ont-ils vécu l’évènement ?

Pour la plupart des Brésiliens, l’évènement sportif ne bouleverse pas leur vie de tous les jours. Bien entendu, quand le temps nous le permet, nous nous stoppons pour regarder les matchs. Mais nous ne pouvons pas nous arrêter de travailler pendant un mois. Notre vie active continue, même si je pense que la Coupe du monde a changé les habitudes de beaucoup de personnes travaillant dans le tourisme par exemple. Nous participons finalement tous à  notre façon à  ce Mondial.

 

Comment appréhendais-tu l’évènement sportif avant son commencement ?

Quand la FIFA a annoncé que le Mondial se déroulerait au Brésil en 2014, j’étais très excité comme la plupart des Brésiliens. D’ailleurs, le Gouvernement pensait qu’on soutiendrait cet évènement. Mais quand il a commencé à  construire des stades et les différentes structures nécessaires, j’étais très énervé, et pas seulement moi mais une bonne partie des Brésiliens aussi. Le Gouvernement a dépensé environ 33 milliards de dollars, ce qui représente une plus grosse somme que ce qui avait été dépensé pour les trois dernières Coupes du monde réunies. Bien sûr, on savait que l’événement nous coûterait cher parce que nous n’avions pas les structures suffisantes pour une aussi grande manifestation. Mais 33 milliards, c’est un montant énorme, de l’argent que le Gouvernement aurait pu utiliser pour sauver des vies dans les hôpitaux ou pour l’éducation, dont le système donne l’accès qu’à  une petite partie de la population. Nous avons aussi des problèmes au niveau sécuritaire ainsi que des transports publics.

 

L’argent dépensé est vu comme un acte irrespectueux et c’est pour cette raison que, l’année passée, les gens ont manifesté dans les rues. Il se sentaient, d’une certaine manière, trahis. Heureusement, ces protestations étaient pour la plupart sans violence. Mais on était outrés car on vit avec une mauvaise administration et cette situation dure depuis longtemps. Peu importe le président au pouvoir, le gouvernement reste le même, malheureusement.

 

Comment as-tu vécu la Coupe finalement ?

Je me dis que l’argent a déjà  été dépensé et qu’il n’y a pas de retour en arrière possible. De plus, le reste du monde n’a rien à  voir avec la situation gouvernementale de notre pays. J’ai donc décidé d’en profiter. Beaucoup de gens sont venus au Brésil pour passer du bon temps et nous adorons accueillir les touristes. Quoi de mieux que de partager une bière et un petit « talk » sur le football ?

 

Est-ce que des Brésiliens ont boycotté la Coupe du monde ?

Il y a vraiment une très petite partie de la population qui proteste encore contre la Coupe du Monde mais les médias ne les montrent pas, c’est comme s’ils n’existaient pas. A présent, la majorité des gens qui étaient contre la Coupe du monde se sont arrêtés pour profiter de l’évènement, qui reste, en somme, très divertissant.

 

Et qu’est-ce que tu penses qui se passera lorsqu’elle sera terminée ?

Après la Coupe, les gens vont certainement retourner dans les rues pour réclamer leurs droits. En octobre, les élections pour le prochain président auront lieu, donc les Brésiliens protesteront certainement à  nouveau.

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