19.06.2014

«On fait au mieux pour que la vie continue»

Les conséquences du meurtre de la sociothérapeute Adeline M. sont concrètes pour les anciens détenus de La Pâquerette. Neuf mois après le drame, la compagne de l'un d'entre eux partage le bilan des répercussions directes et indirectes.
« De la perspective du régime de semi-liberté et de la possibilité d'une vie partiellement commune, on est passé à  rien du tout », évoque Elodie.
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« On parle beaucoup des mesures administratives et politiques prises concernant La Pâquerette depuis septembre 2013, mais on n’entend jamais les détenus concernés, ni leur famille. » Elodie* est la compagne de l’un d’eux. Ils ont eu une petite fille peu avant l’incarcération de l’homme. Condamné à  plusieurs années d’emprisonnement, il avait intégré en 2011 le centre de sociothérapie genevois. Après le meurtre d’Adeline M., en septembre 2013, beaucoup de choses ont changé pour lui et sa famille.

 

L’admission du détenu au programme de sociothérapie de la Pâquerette a constitué un véritable changement dans la vie d’Elodie, de son compagnon et de leur fille. Les visites, d’abord, s’y déroulent de manière plus souple que dans le cadre des parloirs ordinaires de Champ-Dollon. « Nous étions moins nombreux dans la salle, libres de nous déplacer et d’avoir quelques gestes de tendresse. » Dans l’intervalle, le détenu téléphone presque tous les jours à  sa compagne et à  sa fille. L’obtention de sorties accompagnées ensuite, au rythme d’une journée tous les quinze jours, est vécue comme une « grande libération ». A ces occasions, la famille partage plusieurs pique-niques en environnement naturel, rassemblant parfois d’autres proches. Les perspectives sont alors particulièrement positives. Selon Elodie, « un régime de semi-liberté était envisagé après quelques mois, avec ainsi un retour à  l’emploi et une vie de famille. ». Fragiles, tous ces projets s’évanouissent brutalement à  la fin de l’été 2013.

 

« L’annonce de la disparition, puis du décès d’Adeline fut un immense choc. » Elodie connaissait et appréciait la jeune sociothérapeute, qui avait déjà  encadré certaines de ses rencontres avec son compagnon à  l’extérieur. Elle évoque, la voix tremblante, le souvenir d’une femme à  la gentillesse immense et l’incompréhension suscitée par la violence de la tragédie. La semaine qui suit le drame, aucune communication avec son compagnon ni avec le personnel d’encadrement de La Pâquerette n’est possible, ajoutant au sentiment d’inquiétude. Très rapidement ensuite, l’organisation des conditions de détention au centre de sociothérapie est fondamentalement transformée.

 

De la réorganisation drastique à  la fermeture de la Pâquerette

Dans un premier temps, l’enquête sur les circonstances du meurtre restreint considérablement les possibilités de contact des détenus avec leur famille. Plus aucune sortie accompagnée n’est accordée, mais plus aucune visite non plus et très peu d’appels téléphoniques. Les visites sont à  nouveau autorisées après trois semaines, mais dans des conditions bien plus strictes que précédemment : une heure seulement, sans déplacement et sans contact physique, sauf pour la petite fille. Celle-ci refuse cependant longtemps de s’y rendre.

 

Dans la confusion liée à  cette période, Elodie a dû expliquer à  sa petite fille pourquoi elle ne reverrait plus son père à  l’extérieur : « Un des codétenus de papa a fait une bêtise, et tout le monde est puni. » Les paramètres de la situation semblent impossibles à  comprendre pour l’enfant, mais l’envie de revoir son père l’emporte, et elle consent à  retourner au parloir. Pour le détenu et sa famille, la transition constitue cependant bien plus qu’un simple retour en arrière.

 

Le centre de sociothérapie de La Pâquerette est officiellement fermé au début du mois de janvier 2014. Transférés dans les cellules plus ou moins ordinaires des bâtiments préfabriqués de Champ-Dollon, les anciens détenus de La Pâquerette y sont néanmoins regroupés entre eux. Dans leur nouveau quotidien, ils sont particulièrement exposés à  l’agressivité des autres détenus. Selon Elodie, les menaces s’accumulent : certains envient le programme de sociothérapie dont le groupe de détenus bénéficiait, et d’autres les assimilent au meurtrier d’Adeline M. Pour sa sécurité, le compagnon d’Elodie a dès lors préféré refuser les promenades collectives pendant tout l’hiver, formulant une demande de protection adaptée, en vain. Lorsque, de guerre lasse, il est finalement sorti avec les autres détenus, il s’est fait agresser. « On a lui alors accordé la promenade sous haute sécurité », précise Elodie, désabusée.

 

Des perspectives incertaines

La jeune femme a elle aussi traversé une période très difficile : « De la perspective du régime de semi-liberté et de la possibilité d’une vie partiellement commune, on est passé à  rien du tout. » Impossible aussi, pour sa fille, de continuer à  compter en nombre de dodos jusqu’à  la libération de son père. Aujourd’hui, Elodie déclare avoir appris à  lâcher prise et à  accepter la nouvelle situation. Réservée sur l’avenir, elle ose à  peine espérer la réouverture d’une unité de sociothérapie au sein du nouveau centre de soins spécialisés Curabilis. Amener de la confiance là  où persiste tellement d’inconnu constitue désormais le challenge quotidien d’Elodie : « En tant que parent, on fait au mieux pour que la vie continue. »

 

 

*prénom d’emprunt

 

 

Infos


Créé en 1986, le centre de sociothérapie de La Pâquerette s’adressait aux détenus condamnés à  de lourdes sanctions pénales ayant de graves difficultés de comportements. Les détenus, sélectionnés sur la base du volontariat, s’y engageaient pour suivre un apprentissage de la vie communautaire et une remise en question personnelle. Situé au dernier étage de la prison de Champ-Dollon, l’espace comportait à  la fois des cellules individuelles et des espaces collectifs dans lesquels les détenus pouvaient évoluer librement la journée. Certains d’entre eux bénéficiaient de sorties accompagnées, considérées comme des moments nécessaires à  la reconstruction d’un lien avec l’extérieur. L’objectif principal du centre était de lutter contre le développement d’un comportement antisocial induit par l’environnement carcéral, ainsi que de préparer le retour à  la vie libre des détenus en fin de peine.