Politique | 04.06.2014

«Les stages, c’est de l’esclavage»

Texte de Joëlle Misson | Photos de DR
Les Jeunes Verts Vaudois lancent une pétition pour une rémunération décente des stages. Ils souhaitent clarifier la notion de stage et lui attribuer un salaire mensuel minimum. Ils dénoncent aussi les abus des employeurs dans ce domaine. Interview avec leur présidente, Lore Rinsoz.
Pour Lore Rinsoz (4ème en haut depuis la gauche), et les Jeunes Verts Vaudois, le stage mérite d'être rémunéré de manière décente.
Photo: DR

Pour les Jeunes Verts Vaudois (JVV), le constat est alarmant. Les stages sont trop souvent utilisés pour acquérir de la main d’oeuvre bon marché, voire gratuite. Dans un contexte où le passage entre études et travail est de plus en plus difficile, les JVV souhaitent fournir un cadre juridique, inexistant à  ce jour, pour réglementer le stage. Ils revendiquent un montant mensuel minimum de 1100 francs et de 2200 francs pour les détenteurs d’un bachelor ou d’un titre équivalent ou supérieur. Entretien avec la présidente des JVV, Lore Rinsoz.

 

Pourquoi avoir lancé cette pétition ?

Chez les Jeunes Verts, nous sommes beaucoup d’étudiants touchés par cette problématique. Nous connaissons tous quelqu’un, parfois nous-mêmes, qui a fait un stage de longue durée non rémunéré et nous ne considérons pas cela normal compte tenu du travail fourni.

 

Quels genres de stages votre pétition concerne-t-elle ?

Nous nous attaquons principalement aux stages de longue durée non rémunérés, ou trop peu. Les stages d’un mois ou moins sont autre chose: il s’agit de découvrir un métier, ce sont des stages d’observation et de formation. Mais lorsqu’on dépasse le mois, le travail fourni est conséquent et mérite donc d’être payé.

 

Vous mentionnez un manque de cadre juridique…

Oui. Actuellement, aucune loi ne règlemente quoi que ce soit concernant les stages, ni le salaire, ni même la notion de stage qui reste très floue. Nous entendons donc aussi lui donner une définition plus claire. Dans notre pétition, la définition du stage exclut le bénévolat ou le volontariat ainsi que les stages inférieurs à  une durée d’un mois.

 

Quels sont les secteurs les plus touchés ?

Les organisations internationales sont clairement les plus touchées, mais il est difficile de s’attaquer à  elles. Elles proposent toujours des stages non rémunérés mais les profils recherchés sont extrêmement exigeants, il s’agit presque d’un emploi à  part entière.

 

Les étudiants en droit sont souvent touchés aussi. Ceux qui terminent leur master ont l’obligation d’effectuer un stage dans le secteur. Ce dernier est rémunéré mais il s’agit d’un montant totalement ridicule. Même s’il leur manque l’aspect pratique, ils méritent une rémunération décente.

 

Vous dites que, souvent, le stage fonctionne comme un remplacement d’emploi. Qu’entendez-vous par là  ?

Nous souhaitons clairement dénoncer certains pratiques. Par exemple, certains employeurs engagent stagiaire après stagiaire pour remplir des tâches que personne ne veut effectuer. Ils n’ont pas envie d’engager quelqu’un alors qu’un stagiaire a les capacités de le faire et permet d’économiser. Un autre cas de figure, c’est celui où le stage n’a aucun aspect formateur, comme préparer des cafés ou des photocopies. L’autre extrême, c’est quand le stage, au niveau du travail fourni, remplace un emploi à  part entière, tout en étant non rémunéré.

 

Des exemples ?

J’ai entendu dire que les coiffeurs utilisent parfois les stages pour embaucher des jeunes qui font le même travail qu’un apprenti de première année, mais sans les payer. Il s’agit souvent de jeunes qui sortent de scolarité obligatoire, ils cherchent à  acquérir de l’expérience alors ils prennent ce qu’on leur propose. Il ne faut pas avoir peur des mots, c’est de l’esclavagisme.

 

Les stages bien payés, ça n’existe pas ?

Heureusement oui, il y a des cas de stagiaires bien payés. Je connais quelques entreprises dont la charte protège les stagiaires. Certaines entreprises ont pris les devants, cela dépend de leur état d’esprit je pense. C’est ce que nous voulons: faire en sorte que chaque entreprise adopte une charte de ce genre. Mais, aux réactions étonnées des gens face à  un jeune stagiaire payé, on constate que c’est devenu banal de ne pas être payé lors d’un stage.

 

Pourtant, les jeunes de manière générale sont plutôt prêts à  être un peu moins payés au début pour entrer dans le monde du travail…

Oui bien sûr, c’est pour cela que nous ne demandons pas une rémunération exagérée. Le stage est un tremplin, il «fait bien» sur le CV. Nous cherchons tous à  construire notre bagage pour notre intégration dans le monde du travail. Mais le passage études-travail est très difficile actuellement et il faut trouver une solution à  cela.

 

Vous souhaitez instaurer un montant minimum de 1100 francs. Comment l’avez-vous fixé ?

En fait, ce salaire est celui d’un apprenti employé de commerce de 3ème année. Nous nous sommes renseignés sur ce qui avait déjà  été fait concernant les stages à  tous les niveaux. Le Forum Jeunesse Européenne place sur un pied d’égalité apprentissage et stage. Nous nous sommes basés là -dessus pour fixer le montant.

 

Pourquoi différencier les détenteurs d’un titre universitaire, pour lesquels vous fixez un montant de 2200 francs, des autres ?

Généralement, les stages qui n’acceptent que les diplômés de master, bachelor ou équivalent, sont dans des entreprises aux exigences plus hautes. Le travail est donc plus conséquent. Il faut marquer une différence entre les stages qui touchent n’importe quel jeune sans formation et ceux qui s’adressent aux détenteurs d’un bachelor car ces derniers vont mettre en application les connaissances acquises durant leurs études.

 

Pourquoi fixer une dérogation spéciale pour les PME ?

Les PME pourront verser un montant mensuel de 600 francs avant le bachelor et de 1200 francs après le bachelor. Nous avons presque diminué de moitié la rémunération minimale proposée car les PME sont très souvent oubliées des projets politiques, et c’est un problème. Nous devons penser aux PME ou aux starts-ups qui n’ont pas beaucoup de  moyens au début. Ce serait dommage que les jeunes ne puissent pas viser les PME pour des stages.

 

Qu’espérez-vous de cette pétition ?

Nous faisons cela pour lancer premièrement le débat. Nous avons des revendications précises, mais finalement, ce sera au Grand Conseil de poser les conditions et d’établir le cadre légal. Nous allons organiser des festivals cet été et la campagne débutera plus intensément dès la rentrée universitaire.

 

Combien de signatures espérez-vous atteindre ?

Nous nous sommes fixés des objectifs mais nous ne les dévoilons pas, car nous ne savons quel accueil recevra notre pétition et combien de gens la signeront.