Culture | 03.06.2014

« L’Armée du Salut », ou les Mémoires d’Abdellah Taïa

Le Maroc et la Suisse, la musique arabe et la langue française, la pauvreté et l'homosexualité, l'interdit et la transgression, la famille et le soi, autant de thèmes explorés dans le long-métrage explosif à  saveur autobiographique d'Abdellah Taïa.
L'Armée du Salut expose les tourments auxquels fait face un jeune adolescent homosexuel, pris à  partie entre le rôle de victime et la rébellion. © MOA DISTRIBUTION

Premier film d’Abdellah Taïa, L’Armée du Salut, adapté du roman du même nom sorti en 2006, raconte l’histoire d’un jeune marocain, Abdellah, vivant dans une famille nombreuse à  laquelle il dissimule son homosexualité. Issu d’un quartier populaire de Casablanca, Abdellah est un adolescent silencieux, rebelle, qui devra apprendre à  vivre son homosexualité dans un environnement à  l’hostilité marquée. Nourrissant une passion incestueuse pour son frère, Slimane, bel homme, cultivé et coureur de jupons, c’est par amour qu’Abdellah se mettra à  étudier la littérature française.

 

Une ellipse de 10 ans

Divisé en deux parties, la première moitié du film montre la vie d’Abdellah au sein de sa famille au Maroc, entre ses nombreuses sŠ«urs qui se moquent de lui, son cadet Mustapha, privilégié en raison de son jeune âge, son ainé Slimane, souvent absent, et sa mère autoritaire victime des coups de son mari. C’est aussi dans cette première phase de ce long-métrage que l’on voit Abdellah appréhender l’éveil de sa sexualité. Il reçoit ainsi des avances d’hommes plus âgés, qu’il ne refuse pas, et enchaîne les conquêtes dans une découverte de soi et de l’autre non dénuée de sordidité.

 

Dans la seconde partie, séparée de la première par une période de 10 ans, l’action est projetée à  Genève, où Abdellah étudie désormais la littérature française. Cette ellipse permet au spectateur de spéculer sur la manière dont Abdellah est devenu un bel homme plutôt sûr de lui. Prêt à  construire son avenir, le protagoniste garde néanmoins le besoin de faire valider ses actions par sa mère. Plutôt ambigü, L’Armée du Salut expose les tourments auxquels fait face un jeune adolescent homosexuel, pris à  partie entre le rôle de victime et la rébellion.

 

Un visuel puissant aux accents de vécu

Abdellah Taïa revendique dans ses nombreuses apparitions le fait de ne pas avoir relu son roman avant de l’adapter au cinéma. Selon lui, relire son ouvrage se serait apparenté à  « manger son propre vomi ». Passionné de cinéma depuis son plus jeune âge, c’est ce va-et-vient entre les souvenirs de son roman et sa propre histoire qu’il a su transposer en un visuel aux accents parfois froids et violents dans ce long-métrage qui garde une trace à  fort caractère autobiographique. Taïa dit ainsi accorder beaucoup d’importance aux images, qu’il pense être plus puissantes et touchantes que les mots – déclaration plutôt inhabituelle pour l’auteur de plusieurs romans déjà  bien connus du public. Le réalisateur est le premier écrivain arabe à  avoir parlé ouvertement de son homosexualité.