Politique | 07.05.2014

« L’expert psychiatre n’est pas le thérapeute, ni le juge »

Texte de Chrystelle Conus | Photos de DR
Eric Luke, psychiatre spécialisé en médecine légale et expert auprès des tribunaux dans le canton de Genève, décrit la manière dont les peines et les mesures thérapeutiques s'articulent à  ce jour pour empêcher la récidive.
"Les pédophiles doivent être placés hors de danger de nuire aux enfants tant que leur trouble est considéré comme grave et qu'il y a un haut risque de récidive."
Photo: DR

Les décisions judiciaires condamnant les auteurs de violence sexuelle envers les enfants ou les personnes dépendantes varient actuellement selon les cas particuliers. L’initiative populaire fédérale intitulée « Pour que les pédophiles ne travaillent plus avec des enfants » propose au contraire de rendre automatique et définitive l’interdiction d’exercer une activité au contact de mineurs ou de personnes dépendantes. Entretien avec Eric Luke, psychiatre spécialisé en médecine légale et expert auprès des tribunaux dans le canton de Genève.

 

Eric Luke, les auteurs d’atteintes à  l’intégrité sexuelle des enfants sont-ils toujours des pédophiles ?

Cela est beaucoup plus compliqué. La définition classique, c’est un adulte qui a une attirance pour un enfant pré-pubère.-¨ Mais souvent, la problématique de l’adulte est bien plus complexe que la simple pédophilie : il peut aussi avoir un grave trouble de l’identité dans lequel s’inscrivent ses actes pédophiles.

 

Comment est évalué le risque de récidive des pédophiles ?

Dans le cadre des expertises pénales, les psychiatres utilisent des échelles spécifiques d’évaluation des nuisances sexuelles, en se basant à  la fois sur les éventuels antécédents du prévenu et sur leur propre diagnostic, établi au travers de trois à  cinq entretiens.

 

Quel est le rôle de l’expert psychiatre au cours de ces entretiens ?

L’expert intervient dans la procédure en tant que tiers neutre. Sa situation est très délicate: il n’est ni le thérapeute du prévenu, ni le représentant du pouvoir judiciaire. Il faut souvent le rappeler aux prévenus d’ailleurs.

 

Pour les pédophiles condamnés, les mesures pénales sont-elles toujours compatibles avec les mesures psychiatriques ?

L’incarcération et la psychothérapie peuvent être complémentaires. Cela permet de protéger la société sans pour autant laisser « moisir » le pédophile en prison.

 

Les mesures thérapeutiques et interdictions nécessaires pour réduire le risque de récidive sont-elles les mêmes pour tous les différents profils d’auteurs ?

Les pédophiles doivent être placés hors de danger de nuire aux enfants tant que leur trouble est considéré comme grave et qu’il y a un haut risque de récidive. Cela passe notamment par un suivi psychothérapeutique auprès d’un thérapeute spécialisé. Les castrations chimiques ou anatomiques n’ont jamais montré de résultats concluants. Parallèlement, le pouvoir judiciaire doit assurer la sécurité de la société, sur la base des expertises de dangerosité effectuées par un expert psychiatre. Ces expertises doivent être répétées régulièrement à  distance de l’acte incriminé pour évaluer le risque qu’encourt la société.

 

Est-ce que la thérapie permet d’empêcher la récidive des pédophiles ?

Cela varie d’un cas à  l’autre, dépend de l’histoire du pédophile et de la gravité de ses troubles. Certains ne commettent qu’un seul acte pédophile, alors que d’autres récidivent beaucoup. Ce sont des patients très difficiles à  traiter. Certains comportements installés depuis longtemps ne sont pas réversibles. Par ailleurs, tous les patients ne sont pas aptes à  suivre une psychothérapie, qui suppose de mener une profonde introspection et de se remettre en question.

 

Pour une bonne prévention, serait-il envisageable de réaliser un dépistage des déviances sexuelles et de prise en charge des pédophiles avant leur passage à  l’acte ?

Ces personnes ont terriblement honte de leur comportement. C’est difficile d’imaginer qu’elles s’exposent volontairement au jugement d’autrui, mais ce serait l’idéal en termes de prévention.