Politique | 21.05.2014

« La démocratie directe rend la mobilisation musclée moins nécessaire »

Les actions du groupe Femen pourraient-elles s'étendre à  un plus large phénomène de contestation populaire en terre helvétique ? Marco Giugni est professeur de sciences politiques et spécialiste des mouvements sociaux à  l'Université de Genève. Il analyse les forces et les faiblesses du groupe ukrainien qui projetterait de créer une nouvelle branche en Suisse.
"Certaines formes de contestation radicale sont typiques de la jeunesse, car en vieillissant, on a tendance à  devenir plus modéré", estime Marco Giugni, professeur de science politique à  l'Unige. Oxana Schacko, l'une des fondatrices du mouvement Femen, lors de l'avant-première début mai du documentaire "Je suis Femen" d'Alain Margot. Photos: Chrystelle Conus

Marco Giugni, les stratégies et méthodes d’action radicales du groupe Femen pourraient-elles être efficaces en Suisse ?

La Suisse offre plusieurs canaux d’action aux revendications mais la démocratie directe favorise le canal institutionnel, c’est-à -dire l’utilisation de référendums et initiatives populaires. Ce système conduit à  réduire l’impact des mouvements sociaux qui ne passent pas par ce canal. Il rend aussi la mobilisation musclée moins nécessaire.

 

Elles sont contre le patriarcat, l’industrie du sexe et la religion mais certains reprochent aux membres de Femen de ne pas avoir de propositions concrètes. Un mouvement social peut-il agir sans programme politique ?

Je pense qu’il n’est pas justifié d’attendre des propositions concrètes de la part d’un mouvement social car ce n’est pas son rôle que de faire des propositions concrètes, et c’est d’ailleurs rarement le cas à  première vue. On a tendance à  juger sur la base des actions publiques seulement. Or, un mouvement social agit en principe sur plusieurs niveaux : par le mouvement de masse d’abord, par la structure de son organisation ensuite et éventuellement encore par le lobbying. En Suisse d’ailleurs, certaines organisations de mouvement interviennent dans la phase de consultation des projets de lois.

 

Dans ce cas, quel est l’intérêt des actions publiques ?

A mon avis, les mouvements sociaux doivent d’abord chercher à  sensibiliser l’opinion publique. Souvent ils n’ont pas d’effet immédiat mais peuvent changer les mentalités à  moyen ou long terme, en cumulant les actions.

 

Les fondatrices de Femen ont créé leur première association à  l’adolescence, et ont aujourd’hui encore moins de 30 ans. La contestation est-elle propre à  la jeunesse ?

Certaines formes de contestation radicale sont typiques de la jeunesse, car en vieillissant, on a tendance à  devenir plus modéré. Plus généralement, c’est le cŠ«ur d’un débat courant dans les mouvements sociaux : il y a souvent les « institutionnels » d’un côté, qui veulent rester discrets pour avoir accès aux institutions de l’intérieur, et les « fondamentalistes » de l’autre, qui préfèrent agir de l’extérieur pour ne pas se faire manger.

 

Les actions Femen combinent une certaine agressivité et une forme de romantisme esthétique. Doit-on y voir le reflet d’une jeunesse idéaliste et sincère, ou une pure stratégie de communication ?

L’un n’empêche pas l’autre, car on peut utiliser une stratégie qui correspond à  ce que l’on est intérieurement. Dans le cas de Femen, ce type de communication peut être une stratégie efficace, car la combinaison des actions novatrices et radicales compense l’absence d’une forte mobilisation publique autour d’elles. Avec le temps cependant, l’effet novateur disparaît et cette forme de communication perd de son impact. En parallèle, le danger de s’inscrire dans une spirale de la radicalisation apparaît.

 

Pour certaines féministes, la meilleure façon d’obtenir l’égalité serait de quitter l’idéologie de la révolte. Cela signifie-t-il que, dans les démocraties, le féminisme n’est pas une problématique politique ?

C’est une question de stratégie. A mon avis, la cause féministe reste un enjeu politique. De manière générale, une cause a plus de chances d’aboutir si on agit à  plusieurs niveaux : l’efficacité est maximale lorsqu’il y a en même temps une mobilisation de masse, des organisations-relais, une opinion publique favorable et une reprise politique. Les deux derniers aspects peuvent d’ailleurs être le résultat d’une mobilisation efficace de la part des mouvements.

 

Malgré les arrestations, passage à  tabac et menaces de mort, les Femen affirment qu’elles se battront « jusqu’à  leur dernière goutte de sang ». En même temps, elles déclarent que leur génération ne changera pas les choses et qu’il s’agit du début d’un processus de l’Histoire. Qu’en pensez-vous ?

Tout mouvement est destiné à  disparaître ou du moins à  évoluer. Même pour ceux qui durent longtemps, il y a des cycles : des phases de mobilisation sont suivies par des phases de latence, en fonction du contexte politique. Peut-être que Femen aura du mal à  s’inscrire dans la durée mais, plus largement, le mouvement féministe continue : les revendications demeurent tant qu’elles ne sont pas complètement satisfaites.