Culture | 23.05.2014

Guerre et culture à  Gaza : le face à  face des représentations

Le festival de théâtre universitaire Commedia, qui s'est déroulé du 13 au 17 mai à  Genève, a poussé encore plus loin les frontières de son art en allant à  la rencontre des universités palestiniennes. Un débat sur « la culture en zone de conflit » a permis de se pencher sur la place de la culture dans des pays où la guerre fait partie du quotidien.
Nicolas Wadimoff, réalisateur, sur les projets artistiques en zone de conflit: "ce n'est pas parce qu'on fait de l'art ensemble qu'on va forcément s'aimer."
Photo: Clara Skupien / youthmedia.eu

Ils étaient attendus mais ne sont finalement pas venus. Les jeunes universitaires invités au festival Commedia n’ont pas été autorisés à  sortir du territoire palestinien pour venir partager un moment théâtral. Cette absence, le jour du débat consacré à  « La culture en zone de conflit », fait peser une ambiance lourde et témoigne bien de l’expression employée par Hervé Loichemol, metteur en scène et directeur de La Comédie de Genève, à  propos de Gaza : « une prison à  ciel ouvert ». Accompagné de l’auteur algérien Mohamed Kacimi, il avait rencontré les étudiants en novembre dernier à  Gaza, avec de l’association Ecritures du Monde. Cette dernière réunit de jeunes auteurs de théâtre en provenance d’Europe, du Moyen-Orient et du Maghreb autour d’ateliers pour promouvoir la création dramaturgique de ces pays.

 

 

Représentations illusoires

En petit comité donc, et en présence d’Hervé Loichemol, Mohamed Kacimi et Nicolas Wadimoff, réalisateur et producteur de films, le débat organisé par le festival contribue à  la destruction des représentations, à  commencer par celles de la Palestine. Dans l’esprit de chacun, Gaza symbolise le chaos, et est même parfois considérée comme une autre Kaboul. Pourtant, la réalité du terrain a frappé les trois intervenants lors de leur voyage : la vitalité, l’énergie, la force, la résistance, d’un côté face à  l’occupation israélienne et de l’autre face au pouvoir du Hamas, sont autant d’éléments qui caractérisent, en réalité, les habitants de la Palestine. Mohammed Kacimi se souvient de la fois où il a fait visiter Tel-Aviv, ville côtière du pays, à  un auteur mauritanien très engagé : « A deux heures du matin, il est venu frapper à  la porte de ma chambre et m’a dit :  » Mais tu es sûr qu’on est en Israël ? J’ai marché toute la nuit et il n’y avait ni barbelés, ni miradors, ni cadavres, ni soldats, ni même pas un policier !  » La réalité est plus complexe que ça. »

 

D’une manière assez osée, l’auteur se plaît également à  réveiller les esprits sur les représentations de la guerre : « Les gens ne savent pas à  quel point la guerre est ludique. » Selon lui, les situations de conflit renforcent en réalité beaucoup plus les aspects vitaux que dans une société de paix. Cette « pulsion de vie » comme il dit, cette fraternité entre les membres d’un même peuple, est beaucoup plus marquée dans les situations dramatiques.

 

 

F-16 et baisers volés

Les conceptions mêmes de la guerre diffèrent d’un peuple à  un autre. Avec une nouvelle anecdote survenue lors d’un travail sur la pièce On ne badine pas avec l’amour d’Alfred De Musset avec les étudiants palestiniens, Kacimi illustre ce décalage entre les représentations occidentales, protégées des conflits armés, et palestiniennes, qui y sont confrontées au quotidien : « Après une nuit de bombardements, j’arrive et trouve des étudiants troublés. Je leur demande si tout va bien, s’ils n’ont pas été blessés et ils me répondent : « Monsieur, il y a un gros problème. » Je leur réponds que je comprends, que la nuit n’a pas été très tranquille. Ils m’interrompent et me disent : « Non, non, les F-16, on a l’habitude. Le problème c’est dans la pièce, le baiser ! » »

 

 

L’art de la guerre

Pour Nicolas Wadimoff, réalisateur, lorsqu’un artiste se prépare à  mener un projet intercommunautaire dans une zone conflictuelle, il est souvent vu comme un héros qui s’en va réconcilier les peuples ennemis. Mais lui a une autre version : « Ce n’est pas parce qu’on fait de l’art ensemble qu’on va forcément s’aimer ». En revanche, l’art, quelle que soit sa forme, a le mérite de communiquer des choses que les canaux d’informations traditionnels ne sont pas capables de transmettre. En présentant à  Tel Aviv sa pièce Terre Sainte, qui illustre de manière réaliste le conflit israélo-palestinien, Mohamed Kacimi a été surpris des réactions du public, composé essentiellement de soldats israéliens : « A la fin, certains soldats sont venus me voir et m’ont dit : « C’est formidable ! On ne savait pas que ces gens-là  avaient des sentiments. » Si au moins trois soldats ont compris cela grâce au théâtre, c’est déjà  gagné ! »

 

A l’instar des reporters de guerre, on peut se demander pourquoi des artistes sont si fascinés par ces situations dramatiques. Nicolas Wadimoff confie lui-même qu’il s’ennuie lorsqu’il ne travaille pas sur un projet avec Gaza : « Chaque fois que je vais tourner dans une zone de conflit, ça m’éblouit puis ça m’étouffe, et je me dis que c’est la dernière fois. Mais finalement, une fois rentré, je m’emmerde. Alors j’y retourne, sans que personne ne me le demande. » Avec du recul, il interprète ce besoin récurrent comme « une attirance pour l’extrême des situations, des sensations et de toutes ces émotions » qui le nourrissent.

 

Si l’absence des étudiants palestiniens au festival Commedia symbolise les difficultés à  faire exister la culture en situation de guerre, leur venue à  Genève reste toujours un objectif pour la rentrée prochaine afin de renforcer les échanges culturels.