14.05.2014

Femen en Suisse: l’improbable implantation du féminisme ukrainien

Texte de Chrystelle Conus | Photos de Chrystelle Conus
Un groupe d'activistes Femen bientôt implanté en Suisse ? Plausible, selon le documentaire « Je suis Femen », qui sort en salles le 14 mai. Le réalisateur suisse Alain Margot a suivi dès 2011 l'histoire de ces féministes ukrainiennes aux seins nus, actives dans plusieurs pays d'Europe. Cette possible implantation en terre helvétique provoque des réactions variées au sein des milieux féministes.
Oxana Shacko, Alexandra "Sasha" Shevchenko et Yana Zhdanova, représentantes du mouvement Femen, à  l'avant-première du documentaire "Je suis Femen" du suisse Alain Margot en salles le 14 mai.
Photo: Chrystelle Conus

Anna Hutsol, leader et fondatrice de Femen en Ukraine, prévoyait de fonder une branche du mouvement en Suisse. Elle y avait demandé l’asile politique mais a été expulsée début avril 2014 vers la France, pieds et mains menottés. La forme est jugée « un peu dure » par le réalisateur Alain Margot, « honteuse » par le public de l’avant-première du film aux Scalas de Genève. Les spectateurs semblent conquis, mais l’un d’eux interroge tout de même Oxana Shacko, Alexandra « Sasha » Shevchenko et Yana Zhdanova, représentantes du mouvement et présentes à  la projection: leurs manifestations, radicales en Ukraine, seront-elles plus modérées en Europe occidentale ?

 

« Notre poitrine est notre arme principale »

Car en prenant le parti de manifester poitrine nue en guise d’étendard, les jeunes femmes de Femen ont largement été critiquées en Europe. Mais Alexandra Shevchenko annonce que leur stratégie – intitulée « sextrémisme » – ne changera pas sur ce point. « Notre poitrine est notre arme principale. On l’a prise avec nous et elle le restera, car c’est le symbole de la femme libre et libérée. » Cependant, elle se dit consciente du risque de décalage : « Nous comprenons que les différentes mentalités et cultures influent sur la situation politique de chaque pays. On essaie d’adapter notre action en fonction des lieux et des événements. »

 

En Suisse, certaines trouvent l’argumentaire pertinent. Pour Kaya Pawlowska, l’une des membres fondatrices de l’association féministe Slutwalk Suisse, les critiques occidentales cachent effectivement une forme de censure du corps féminin. « Cela ne devrait pas être si choquant qu’une femme se montre seins nus dans ces circonstances », déclare-t-elle, rappelant que la méthode était déjà  classique en Occident dans les manifestations des années 70. Selon elle, le rejet que peut susciter le mouvement Femen en Europe s’explique aussi par le fait que « ce qui choque, c’est la violence qu’elles véhiculent; elles se battent. » Les Femen répondent habituellement à  cela qu’elles se contentent de résister à  leurs arrestations.

 

Leur radicalisme l’emporte d’ailleurs aussi chez d’autres Suissesses. Selon Claude Golovine, présidente du Centre de Liaison des Associations Féminines Genevoises (CLAFG), les méthodes provocatrices des Ukrainiennes seraient parfois perçues comme « plus efficaces que les habituelles négociations dans les salons feutrés : elles remettent la cause des femmes sur le devant de la scène, notamment la maltraitance infligée, bien réelle en Suisse aussi. »

 

La lutte contre la prostitution divise

Souvent citée en exemple, la lutte contre la prostitution pourrait toutefois cristalliser une divergence entre Femen et féministes suisses. Les Ukrainiennes établissent en effet un lien direct entre le développement de l’industrie du sexe, la corruption et les difficultés économiques de leur pays. Elles accusent notamment leurs représentants d’avoir utilisé des fonds publics pour construire des maisons closes à  l’occasion du championnat d’Europe de football 2012. En Suisse, elles avaient manifesté contre la prostitution à  Zurich en 2011. Mais Kaya Pawlowska indique que la plupart des membres de l’association Slutwalk Suisse sont défavorables à  l’interdiction de la prostitution réclamée par les féministes « abolitionnistes ». « La situation suisse est différente de celle de l’Ukraine, où les prostituées sont soumises au marché noir. » Dans Je suis Femen, Anna Hutsol justifie les protestations seins nus par l’objectif de « casser l’image des femmes avec un paradoxe, celui d’ « objets sexuels » qui protestent ».

 

Des sociétés fondamentalement différentes

Le décalage de contexte social ne fait pas de doute pour Claude Golovine, qui considère que la condition de la femme dans l’ancienne Union soviétique est bien éloignée de la réalité suisse: « Dans la société ukrainienne, très traditionnelle, les femmes sont bridées dans toutes leurs libertés, notamment en tant que citoyennes. » La présidente du CLAFG ajoute que si le mouvement conteste la religion, c’est parce que celle-ci serait actuellement « très liée au pouvoir ». En Suisse au contraire, Kaya Pawlowska considère que l’on peut être, comme elle, à  la fois croyante et féministe : « La religion telle qu’elle est enseignée et pratiquée ici est moins stricte qu’en Ukraine. »

 

Dans le documentaire, certains relèveront encore cette déclaration d’Anna Hutsol: « Les groupes féministes intellectuels rejettent les femmes simples, chaque femme peut être une combattante et mérite de changer sa vie. » Il semble que la sŠ«ur d’Anna vive à  Winterthour. L’appel à  la mobilisation des Suissesses pourrait donc retentir uf Schwiizerdütsch.

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