05.05.2014

45 minutes pour donner la vie

Texte de Chrystelle Conus | Photos de Chrystelle Conus
Les dons de sang effectués par les volontaires en bonne santé permettent de transfuser de nombreux malades et accidentés. Selon le service de transfusion de la Croix-Rouge suisse, 5% de la population donne son sang alors que 80% en aurait besoin au moins une fois au cours de sa vie. Reportage au Centre de Transfusion Sanguine des Hôpitaux Universitaires de Genève, dans la peau d'une nouvelle donneuse.
Chaque jour ouvrable, 60 à  70 dons de sang sont effectués dans le canton de Genève. Mais ce n'est pas assez, indique le responsable du CTS.
Photo: Chrystelle Conus

« C’est la première fois ? » Les infirmières du Centre de transfusion sanguine de Genève répètent tour à  tour la question. Comme dans une fourmilière, elles changent si souvent de tâche qu’aucune ne reste statique plus de quelques minutes. A leurs allées et venues s’ajoutent celles des candidats au don du sang, qui arrivent et repartent au rythme d’un goutte-à -goutte bien ouvert. Ce matin, une majorité d’hommes se présentent, seuls ou à  deux ; l’un vient même avec ses enfants. Chacun s’installe sur l’une des trois petites tables du hall d’accueil pour remplir un questionnaire qui s’étale sur une page A4 recto-verso, afin d’évaluer si leur situation actuelle autorise un don sans risque pour eux-mêmes ou pour les futurs receveurs. C’est aussi l’occasion d’avaler un des carrés de chocolat emballés à  disposition.

 

Les donneurs patientent. Leur apparence ne permet que peu de conjectures sur leur identité, moins encore sur leurs motivations : entre 30 et 60 ans, discrets, propres et calmes, sauf pour celui qui proteste contre l’absence momentanée de la personne chargée du test de l’hémoglobine. On lui répond particulièrement gentiment : dans cette partie des HUG, les volontaires sont des bienfaiteurs à  fidéliser.

 

Après la création de son profil dans la base de données, la souriante secrétaire tend à  chaque nouveau candidat au don un « cadeau », symbolique s’il en est : un étui de pansements. L’objet pourrait délicatement représenter l’importance de stopper la plus minime des hémorragies, si l’assistante n’ajoutait pas au même moment : « Ma collègue va vous piquer le doigt. »

 

L’anémie, première ennemie du don

La piqûre, dans la pulpe du majeur droit, permet le dosage de l’hémoglobine, potentiel révélateur d’une anémie contrindiquant le don. Au-dessus d’un petit comptoir qui évoque un banc de manucure, l’infirmière manipule ses instruments et effectue sa chorégraphie millimétrée: désinfection de la peau, piqûre, première pression des chairs latérales, essuyage de la première perle de sang, seconde pression, récolte du sang sur une pointe de verre, nouvel essuyage, compression, pansement. Sans rien annoncer du résultat affiché par son appareil de diagnostic, la femme entre deux âges redresse ensuite ses lunettes et se lève pour installer le nouveau candidat devant le vieil écran cathodique relié à  un lecteur DVD. Un court film de présentation du processus du don y est diffusé en boucle, comme au rayon outillage des grands magasins.

 

A ce stade du processus en principe, les donneurs sont déjà  décidés. On peut néanmoins apprécier l’encouragement des slogans tels que « Donner son sang, c’est donner la vie ». Certes, le don en question apparaît moins concret que la procréation, le don d’organe, ou même que la réalisation des gestes de premier secours. Il est cependant une matière précieuse, impossible à  recréer artificiellement à  ce jour.

 

Remonter la tension par les escaliers

Dans un bureau à  peine plus grand qu’une salle de bain, une autre infirmière mène l’entretien individuel qui vise à  vérifier les réponses au questionnaire pré-don. Elle est dynamique et sent bon le savon. C’est elle qui annonce que l’anémie est – tout juste – écartée mais qu’il reste à  vérifier la tension artérielle. Le brassard serre puis desserre le bras et l’appareil rend son verdict: la première valeur est légèrement trop faible. « Bon, pour si peu, je vais vous faire un bouillon. » Vraiment ? L’heure serait plutôt au cappuccino, mais c’est bien le sel qui peut relever légèrement la tension. Comme la nouvelle mesure n’est toujours pas satisfaisante, une autre tension monte dans le petit bureau : il s’agit de ne pas perdre un donneur potentiel pour un malheureux détail, sans pour autant enfreindre le protocole. « Et si vous faisiez un tour dans les escaliers ? » Impossible de résister à  tant de pragmatisme, d’autant que le petit effort, pour un cŠ«ur plus intellectuel que sportif, agit immédiatement. « Et voilà , je peux vous installer en salle de don ! Mais je vous refais un bouillon quand même. » On dira que l’anecdote ne manque pas de sel.

 

Le moment fatidique de la pose du cathéter arrive presque comme une récompense. S’amuser en constatant la ressemblance entre les fauteuils utilisés par l’hôpital et celui dessiné par Le Corbusier n’enlève rien à  la douleur ressentie. L’étude détaillée sur la grande affiche dans le hall assure que « les nouveaux donneurs imaginent une douleur plus importante que celle qu’ils ressentent réellement », mais la réaction de chacun est sans doute modulée par ses éventuelles expériences précédentes avec les cathéters.

 

Le serrement d’une balle en mousse dans la main aidant, le sang coule plus ou moins longtemps selon les donneurs. Finalement, « c’est bon pour vous ». Admettons. Avant de se relever, on prend tout de même la précaution de bouger les orteils et les chevilles pour relancer la circulation sanguine: autant éviter de s’évanouir bêtement sur le chemin de la cafétéria gratuite. Restons digne: en 45 minutes environ, on vient de donner la vie.

 

Info


Le Centre de Transfusion Sanguine de Genève (CTS) recherche chaque année 3’000 nouveaux donneurs, pour compenser la baisse équivalente du nombre de donneurs réguliers. A ce jour, 912 nouveaux donneurs se sont inscrits depuis le 1er janvier. Pour penser à  renouveler leur geste après le délai nécessaire (3 mois pour les hommes, 4 pour les femmes) et s’informer des différents lieux de collecte, une application dédiée pour smartphone est disponible via www.blutspende.ch.

Chaque jour ouvrable, 60 à  70 dons de sang sont effectués dans le canton de Genève. « Ce n’est pas assez pour couvrir les besoins du canton », indique le Dr Emmanuel Rigal, responsable du CTS. Des poches de sang supplémentaires doivent ainsi être achetées sur le marché des concentrés rétrocitaires. A l’échelle nationale cependant, il indique que la Suisse est auto-suffisante, voire même excédentaire : elle exporte alors ses réserves inutilisées vers d’autres pays, comme la Grèce.

Ähnliche Artikel