16.04.2014

Une semaine sans… parler!

Texte de Eva Hirschi | Photos de Eva Hirschi
Avant Pâques, l'Eglise catholique célèbre le Carême. Au lieu de s'abstenir de toute nourriture, notre reporter Eva Hirschi renoncera chaque semaine à  quelque chose de différent. Sur Tink.ch Romandie vous pouvez suivre le récit de ses privations. Dernière semaine: la vie sans parler.
Une étude menée par des professeurs américains de l'Université d'Arizona a montré qu'on prononce en moyenne 16'000 mots par jour. Et en temps normal, je suis probablement même un peu en dessus de la moyenne…
Photo: Eva Hirschi

Après la semaine sans sucre, la semaine sans smartphone et la semaine sans produits du règne animal, j’arrive à  mon dernier défi pour la période du Carême. Et c’est le plus compliqué, en tout cas pour moi: une semaine sans parler! Je sais que je parle beaucoup, peut-être même trop à  en croire le nombre de gens qui aiment mon statut Facebook annonçant ma semaine de silence. Est-ce qu’ils se réjouissent tous de ne plus devoir écouter mon blabla?

 

 

Bon exercice

Au lieu de payer des milliers de francs pour me cacher dans un monastère et méditer en silence en Inde, je vais relever ce défi dans ma vie quotidienne. Et comme je suis étudiante en communication, n’est-ce pas l’exercice parfait pour expérimenter la communication non-verbale? Et se rendre compte à  quel point nous avons constamment et crucialement besoin de communiquer?

 

A l’université heureusement, ma meilleure amie Juliette joue l’interprète. On se connaît depuis longtemps et elle arrive presque à  lire mes pensées – c’est parfait. Mais lors du cours du jeudi matin, je dois présenter l’état actuel de mes recherches. Ça va être compliqué… J’écris un mail au professeur pour le prévenir que je n’aurai – étant une journaliste dévouée – pas le droit de parler pendant son cours. J’ai de la chance, il ne le prend pas mal et me souhaite même bon courage. «Bravo pour vos audaces», m’écrit-il à  la fin du message, avec un smiley. Au moins je viens préparée, mes diapositives parlent littéralement à  ma place.

 

 

Combien parle-t-on?

Une étude menée par des professeurs américains de l’Université d’Arizona a montré qu’on prononce en moyenne 16’000 mots par jour. Alors que plusieurs recherches précédentes ont voulu prouver que les femmes parlent plus que les hommes, cette étude a constaté qu’il n’y a, de manière générale, pas de différence significative entre les sexes.

 

Descendre de 16’000 mots (et je suis probablement même un peu en dessus de la moyenne…) à  0 n’est pas facile, et bien sûr, parfois, des mots m’échappent. Surtout le «oups», qui sort souvent involontairement. Et alors que je surfe sur internet en écoutant de la musique, ce n’est que deux chansons plus tard que je me rends compte que je suis en train de chanter. Je ferme la bouche, j’ai mauvaise conscience.

 

 

Le silence est d’or…

Ne pas parler toute seule est plutôt facile. Mais comment faire en public, par exemple dans un bar? Situation à  laquelle je suis assez vite confrontée, entourée de mes collègues de master. Etonnamment, j’apprécie rapidement de pouvoir observer plus attentivement qui parle, quand et comment. Et dans la majorité des cas, lorsque j’aimerais intervenir, je me rends vite compte que ce n’est pas nécessaire dans la conversation.

 

 

Beaucoup de choses que l’on dit ne sont souvent pas très pertinentes. Mais je constate que la parole est surtout socialement importante. Dans ce bar, je remarque que les filles qui parlent plus reçoivent automatiquement plus d’attention; on leur adresse plus souvent la parole. Je me sens un peu exclue. Certaines me regardent moins souvent dans les yeux, sachant que je ne pourrais de toute façon pas leur répondre. Seules quelques-unes – consciemment ou pas – font vraiment l’effort de m’intégrer à  la conversation, et je me sens ainsi plus à  ma place.

 

 

Parler avec les mains

Au cours de cette semaine, ce qui me dérange le plus est que je me sens très souvent impolie. Au conducteur dans le train, je présente mon AG sans dire bonjour; à  la caisse du supermarché, je paie mes courses sans dire merci. J’essaie de sourire, mais je me sens malpolie quand même. A l’uni, mon amie Anastasia a une idée: je devrais écrire les mots dont j’ai vraiment besoin sur ma main, pour pouvoir les montrer au lieu de chercher à  chaque fois un stylo et un papier. Je trace alors «Merci» sur ma main gauche et me sens déjà  un peu mieux.

 

 

Déséquilibre

Avec mon copain non plus, je ne parle pas. Alors qu’il passe le weekend chez moi, je suis obligée de mimer, d’utiliser mes mains ou au pire d’écrire ce que je veux dire. C’est un homme: contrairement à  ma meilleure amie, il a un peu plus de mal à  lire mes pensées. Mais on arrive quand même à  se comprendre. Et pour équilibrer la partie, il se donne aussi un handicap de communication et tente de ne parler qu’allemand – ma langue maternelle, mais pas la sienne.

 

 

Bilan: je ne regrette rien!

Après ces quatre défis, mon Carême personnel se termine. C’était une période très intéressante, très difficile, aussi enquiquinante que drôle. Peut-être devrait-on se priver plus souvent de quelque chose – que ce soit pour l’apprécier encore plus lorsqu’on l’a de nouveau, ou pour devenir plus attentif à  notre style de vie. Même si certains défis étaient durs et compliqués, je n’en regrette aucun. J’ai appris beaucoup de choses sur moi-même – et aussi sur les autres.

 

 

 


Info

Avant Pâques, l’Eglise catholique célèbre le Carême, une période de jeûne de 40 jours, sans compter les dimanches. Du mercredi des Cendres au samedi saint, il faut s’abstenir de toute nourriture à  l’exception d’un repas quotidien en fin de journée. Ce rituel commémore la fête de Pâques – le jour de la résurrection de Jésus Christ – qui est la plus grande fête de l’année pour les chrétiens. De nos jours, les catholiques sont invités à  célébrer le Carême pas forcément en s’abstenant de manger, mais en se privant d’une chose qu’ils aiment.

Ähnliche Artikel