Politique | 30.04.2014

La population, dégoûtée de la politique ?

Texte de Nina Borcard | Photos de Sarah Ducret
Mercredi 23 avril, GREEN, l'association des Etudiants en Ethnologie de l'Université de Neuchâtel a organisé une conférence. Quatre intervenants étaient présents pour débattre d'une question actuelle: la démocratie est-elle en mal d'élection ? Entre responsabilité des médias, instruction civique à  l'école, individualisme ambiant et contexte social, des bribes de solution se sont esquissées. Encore faut-il parvenir à  les mettre en pratique.
De droite à  gauche : Olivier Christin, historien, Baptiste Hurni, jeune homme politique, Pietro Boschetti, journaliste à  la RTS et Pablo Cruchon, coordinateur de SolidaritéS Genève. La conférence était animée par Caroline Pauchard, étudiante en journalisme.
Photo: Sarah Ducret

« La démocratie est avant tout un travail qui n’est jamais parfaitement établi. » Ce sont là  les mots prononcés par l’historien Olivier Christin lors de l’anthropo’café, une conférence organisée par G.R.E.E.N, l’association des Etudiants en Ethnologie de l’Université de Neuchâtel. A la suite des votations du 9 février et à  l’approche de celles du 18 mai, quatre intervenants ont débattu avec le public, le 23 avril, sur une question actuelle : « La démocratie est-elle en mal d’élection?  » Aux côtés d’Olivier Christin, Baptiste Hurni, jeune député au Grand Conseil neuchâtelois, Pietro Boschetti, journaliste à  la RTS et Pablo Cruchon, coordinateur de SolidaritéS Genève, ont rapidement consenti à  répondre par l’affirmative, en dénonçant principalement une déconnexion entre la population et la politique : « Il y a un réel dégoût de la population pour la politique« , reconnaît Baptiste Hurni. Tout en restant très centré sur les votations du 9 février, le débat s’est porté sur les différentes causes d’un tel désintérêt, débouchant sur des semblants de solutions.

 

La responsabilité des médias ?

Après le 9 février, le public ne peut s’empêcher de réagir aux dires du journaliste Pietro Boschetti qui affirme : « La première raison que donne l’analyse Vox pour expliquer l’acceptation de l’initiative contre l’immigration de masse est la xénophobie. » Une participante  admet alors que la xénophobie est peut-être l’une des clés de lecture des résultats des diverses votations suisses concernant les étrangers. « On est peut-être dans une sorte de constance xénophobe » mais, poursuit-elle,  « les médias, n’ont-ils pas une part de responsabilité ? N’ont-ils pas aidé certains partis à  construire cette permanence?  » Le journaliste de la RTS répond sans embarras à  la question en déclarant que l’idée selon laquelle les étrangers profitent du bien-être helvétique est principalement véhiculée par la politique. Il admet encore la possibilité pour les médias de tendre vers la légitimation de cette notion. Il tient à  souligner que la gauche y participe aussi. Selon lui, la raison est que « les médias s’intéressent seulement à  ce qui est mainstream, à  ce que les gens veulent entendre et il n’est simplement pas populaire de questionner cette permanence. »

 

Et l’instruction civique, alors ?

Un homme prend la parole. Selon lui, l’un des facteurs du détachement de la population à  la politique est évident : « N’est-ce pas l’école qui est la principale cause de cette déconnexion ? L’instruction civique est très courte. Elle est complètement déficitaire. Un facteur gravissime ! » Le jeune politicien Baptiste Hurni s’accorde sur cette remarque mais est d’avis que la solution ne se trouve pas dans une instruction civique obligatoire. Avant tout, il faudrait reconsidérer le moment où elle est mise en Š«uvre : « A l’école obligatoire, c’est beaucoup trop tôt comparé à  l’âge à  partir duquel les jeunes peuvent voter ! »

 

Quant à  Pablo Cruchon, il déclare que le civisme ne s’applique pas seulement à  l’école et que le problème se trouve dans la construction sociale. Selon ce jeune militant, il faut partir des individus pour les reconnecter à  la politique : « c’est grâce aux associations de quartier que l’on peut comprendre les préoccupations de la population. » D’après lui, l’activisme local serait donc une partie de la solution.

 

Un individualisme extrême ?

Le public dénonce alors notre société individualiste, principale cause, semble-t-il, de la déconnexion populaire d’avec la politique. L’historien et le journaliste approuvent. Le premier en profite pour raconter une anecdote sur la machine à  laver, devenue un objet de liens sociaux dans un contexte passé où un seul appareil était disponible pour toute une communauté. Pietro Boschetti se demande alors : « Où est l’espace politique aujourd’hui ? » et, poursuit: « Auparavant, même la télévision était un objet de socialisation. On allait la regarder chez ceux qui l’avaient. A présent, elle contribue à  l’atomisation des personnes . » Le jeune militant, Pablo Cruchon, reste optimiste et déclare : « C’est notre militantisme et notre activité qui peuvent faire changer les choses ! » Selon lui, il y a nécessité de reconstruire un rapport de force avec les immigrants ou les travailleurs en militant dans la rue, en manifestant ou encore en organisant des fronts. Baptiste Hurni reste sceptique et Pietro Boschetti avoue aussi être moins positif. Si Pablo Cruchon reconnaît qu’il est impossible de fournir des solutions toutes faites, il insiste sur l’élaboration de solutions collectives.

 

Un contexte manquant

L’investissement de la population dans la politique dépend aussi du contexte, dixit Pietro Boschetti : « Il faut contextualiser ! » déclare-t-il. « Il y a des temps plus politiques que d’autres. » Pour affirmer que le contexte est décisif, il cite Mai 68 en exemple, véritable temps politique durant lequel les gens se sentaient concernés, tout comme en 1992 lors de la votation pour l’adhésion de la Suisse à  l’Espace Economique Européen avec 70% de votants. Aujourd’hui, « nous ne sommes pas dans un temps politique et la population ne voit pas pourquoi elle devrait voter« . Pablo Cruchon en accord avec Pietro Boschetti ajoute : « malheureusement il est difficile de stimuler les gens de l’extérieur afin que le temps devienne politique« .

 

Le progrès qu’on a cru vivre avec l’élargissement des droits et le suffrage universel s’est arrêté, pour Olivier Christin. « Il n’y a plus de participation, on a fermé une parenthèse ouverte, la parenthèse du progrès« . Le jeune député neuchâtelois, Baptiste Hurni, conclut qu’il est grand temps d’arrêter les explications et de s’engager dans la compréhension des gens : « il faut prendre en compte la préoccupation de la population, et c’est notre responsabilité à  tous !«