01.04.2014

La Beauté, un Tyran?

Texte de Célie Gachet
PSYCHO - Au fil des âges, la conception de l'idéal féminin n'a cessé de fluctuer. Avant, les femmes, on les aimait plutôt rondes, voluptueuses, pulpeuses, appétissantes. Aujourd'hui, les femmes fines, élancées, émaciées règnent sur les couvertures des magazines. L'idéal de beauté c'est désormais celui-là , dit le dictat. Et si, pour une fois, on apprenait à  dire non aux stigmas, à  aimer son corps avant d'en attendre autant des autres, et à  prendre le temps de s'arrêter ?
Et si on donnait un nouveau visage aux idéaux de beauté? - Dove Campagne For Real Beauty, 2005. Photos : http://blogs.uoregon.edu/j350dove/2013/06/11/agenda-setting/ http://poetry.rapgenius.com/Hermann-hesse-chapter-12-govinda-annotated#note-1668091

Il y a quelques semaines, Cancer Research UK lançait sa campagne pour Breast Cancer Awareness à  travers les différentes plateformes du net. Le but ? Proposer aux femmes de publier leurs auto-portraits au naturel afin d’encourager les dons et d’atteindre un public jeune et moins informé sur le sujet. Vous avez dit pari risqué ? En seulement deux jours, plus de 2 millions de livres ont été versées en Angleterre, alors que les photos tournèrent virales. Des centaines de femmes réticentes, célébrités incluses, se sont finalement laissées prendre au jeu, après bien des hésitations. Aujourd’hui, alors que le naturel devient exceptionnel, la beauté tyrannise et obsède au travers des dictats formulés par les professionnels du marketing. Et si, comme ces femmes, on essayait de renverser la tendance?

 

L’idéal: une notion marketing

Au temps du consumérisme, la société grandit avec la publicité, qui, sans retenue, vend à  la population une idée du bonheur, du bien-être, et du conformisme. Au gré des années, les plateformes médiatiques se multiplient et la publicité s’en donne à  coeur joie. Avec l’explosion du nombre et de la gamme de ses consommateurs, les médias, surtout électroniques, ont aujourd’hui pris un pouvoir considérable: non surprenant est-il d’ailleurs de constater à  quel point la publicité, le marketing et la télévision ont affecté la perception qu’ont, de nos jours, les femmes de leurs propres corps. Les médias ont créé des attentes nouvelles, différentes, formées par des dits canons de la beauté, des idéaux omniprésents, et pourtant irréalistes, qu’ils modèlent au fil du temps et des cultures. Peu à  peu, ils se transforment, sont transformés.

 

En notre temps, on admire des femmes fines, aux longues jambes, pas trop charnues, mais aux formes généreuses (quand même); on admire des hommes grands, musclés, virils. Sans imperfections. On nous dit que l’idéal doit être atteint, que le dictat se doit d’être honoré. Malgré l’impossible effort que ce pari requiert, on s’y conforme. Ou on essaie, du moins, au dépend de notre santé et au profit de l’industrie. Un seul pas en coulisses suffirait pourtant à  nous rappeler à  quel point ces images ne reflètent en rien la réalité, que ces modèles qu’on admire tant sont construits de toute pièce. Maquilleuses, retoucheurs, photographes, stylistes; ils sont artistes, perfectionnistes, créateurs et acteurs de ce résultat tant adulé. Ces femmes-là , celles qu’on croit authentiques, ne sont que les produits finaux d’un imaginaire marketing. Un imaginaire cependant bien pensé, qui s’acharne et se transforme peu à  peu en tyrannie.

 

Pour quelles conséquences?

L’impact psychologique que ce phénomène engrange est indiscutable. Les corps deviennent objets. Objets qu’on utilise, déforme, sexualise, déshumanise, sans scrupules, pour vendre… aux hommes, et aux femmes. Atelées d’images fausses de leurs propres corps, les femmes luttent sans cesse, pour se maintenir dans la course sociale. Car être belle, c’est ça; le pouvoir de demeurer admirées, reconnues, respectées. Premières juges de leur corps, les femmes sont impitoyables. Alors qu’elles peinent à  se valoriser dans le miroir, elles se laissent exister au travers du regard d’autrui. On a peur de plaire, peur de ne pas plaire assez. Le nombre de pathologies que ces mythes ont entraînées est indécent. Troubles alimentaires, de la personnalité, du comportement, dépression, anxiété, la liste est sans fin. Les études abondent d’ailleurs sur le sujet. Aux Etats-Unis, 78% des adolescentes sont insatisfaites de leur image. En France, 8 femmes sur 10 n’aiment pas leur corps. Et seulement 2% d’entre elles se tolèrent au naturel.

 

Il y a un an, Cameron Russell, illustre mannequin américain pour de prestigieuses marques telles que Vogue, Chanel, et Ralph Lauren, foulait les planches de TEDx pour expliquer l’impact considérable de l’image sur les mentalités. Au fil de son discours, elle révèle la face illusoire d’un monde qu’on pensait magique: «  Elles ont les cuisses les plus fines, les cheveux les plus brillants, et les plus beaux habits, mais les femmes avec qui j’ai travaillé sont sûrement les femmes les plus insécures de cette planète. » Alors on s’interroge: on fatigue nos corps à  coups de régimes interminables, de produits miracles; on coupe, on rase, on opère, on s’affame, mais que fait-on pour réellement évincer ce mal-être qui nous accable ? Ne participons-nous pas malgré tout, nous aussi, à  appuyer cette idée selon laquelle le corps féminin est incongru au naturel ?

 

Féminine et féministe, c’est possible?

Aujourd’hui, beaucoup de femmes s’attachent à  lutter contre cette dite « tyrannie de la beauté ». Féministes, on les appelle souvent. Aux Etats-Unis, il y a Jean Kilbourne, qui consacre ses travaux à  décortiquer l’image des femmes dans la publicité. En Suisse, il y a Mona Chollet, auteure d’un livre récemment publié sur le sujet. Toutes deux questionnent cet univers, ces dictats, critiquent cette industrie impitoyable, peu interrogée, et dénoncent les injonctions que l’industrie de la mode produit sur les femmes:  » C’est un univers qui façonne les imaginaires. Le complexe mode-beauté ne se cantonne pas à  son domaine, il investit en masse la presse et les productions culturelles comme les séries télé pour enrober le discours marketing d’affectif et d’imaginaire. Un moyen efficace et pervers pour susciter le désir, créer quasiment des mythes et écouler au final le maximum de produits cosmétiques. (…) Et partout où les médias pénètrent une société, ils remodèlent les critères de beauté » (Chollet, M., 2012).

 

Avec le temps, de nombreux progrès sont notables. On connaît les concours « Miss ronde », les défilés de lignes « plus size », la célèbre campagne Dove lancée pour la valorisation de l’estime de soi en 2005. Plus récemment, la marque American Eagle a revendiqué ne plus vouloir retoucher ses mannequins, désormais présentés au naturel, et quelques égéries homosexuelles, handicapées ou transgenres ont signé leur premier contrat l’an passé. Si les femmes sont encore très en retrait au sein de ce combat, elles commencent à  accepter l’idée que l’on puisse être à  la fois féministe et féminine, et s’attachent à  changer les choses, pas à  pas.

 

Mais si la lutte contre les médias et la surconsommation est certes lente et difficile, se comparer sans cesse, et de façon aussi extrême, à  un standard qui n’existe pas est épuisant, destructeur, et surtout, intenable. Alors, si on prenait l’initiative d’arrêter tout ça, dès maintenant ? Si on arrêtait d’attendre que le monde change et qu’on changeait tout ça, nous-mêmes ? Si l’idéal devenait simplement une femme qui s’aime, saine, qui a du plaisir à  être ce qu’elle est ? Si l’on s’affranchissait de tous ces dogmes et qu’on prônait l’introspection et le retour sur soi, et que l’on cherchait le bonheur non plus dans la conformité, mais dans la différence et dans l’authenticité ?

 

Son corps, un allié

Avant tout, il semble primordial de prendre conscience de l’impact et l’influence qu’ont toutes ces images sur nos mentalités et nos comportements. «  L’image qu’on véhicule est aujourd’hui capitale – certes, mais aussi superficielle et interchangeable.« , disait Cameron Russell. Alors pourquoi ne pas justement la modifier, et simplement se retrouver, apprendre à  s’aimer, à  croire en sa personne et faire de son corps un meilleur allié ? Pourquoi ne pas commencer la journée par un joli compliment tourné envers soi, ou la finir en énumérant ses plus belles qualités ? Pourquoi ne pas simplement apprendre à  être plus positif, à  se regarder autrement, à  célébrer ses victoires, et à  ne plus diminuer ses réussites, ses relations, ou pire, son corps ? La liste est certes longue, mais ces gestes, fondamentaux, permettent d’accepter nos faux pas, de s’apprécier à  sa juste valeur et de créer des standards indispensables à  notre bien-être et à  notre bonheur: parce ce que ce que l’on ne s’autorise plus à  faire contre soi, il n’est plus question de le permettre aux autres non plus ! Un apprentissage qui semble simple, peut-être, mais un apprentissage qui demande rigueur, patience et persévérance.

 

Bien sûr, il y a des jours où rien ne va, où chaque pas semble une épreuve, et où l’attitude positive qui nous réussissait si bien est mise en doute. C’est pourquoi l’état d’esprit avec lequel nous entreprenons les choses est capital. Il doit être reconnu, évalué, et non négligé. Il n’y a rien de plus normal, et de plus sain, que de prendre le temps de reculer, de se retourner sur soi et surtout d’écouter son corps: il vous dira alors ce dont il a besoin. Ainsi, se rappeler régulièrement de sa propre valeur et que chacun de nous est méritant d’amour et de bonheur, est une étape importante dans l’apprentissage de l’autosatisfaction et l’acquisition de la confiance en soi. L’acceptation n’est-elle d’ailleurs pas ce premier pas vers la guérison ?

 


Pour aller plus loin:

Lecture: Mona Chollet, Beauté fatale ou les nouveaux visages d’une aliénation féminine. Zones, Paris, 2012, 237 pages.

Lecture: Jean Kilbourne, Can’t buy my love : how advertising changes the way we think and feel. Touchstone, New York, 2000, 366 pages.

Film: Jean Kilbourne, Killing Us Softly 4: Advertising’s Image of Women, 2010

Vidéo: Retouches accélérées: Photoshop Makes Anything Possible, 2012.

http://www.youtube.com/watch?v=cPnfjwKfkSk

Vidéo: Cameron Russell at TEDxMidAtlantic – Looks aren’t everything. Believe me, I’m a model. – 16.01.2013

http://www.youtube.com/watch?v=KM4Xe6Dlp0Y

Vidéo: Caroline Heldman at TEDxYouth@SanDiego – The Sexy Lie. – 21.01.13

http://www.youtube.com/watch?v=kMS4VJKekW8

 

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