Culture | 09.04.2014

Le long-métrage qui défie la censure iranienne

Texte de Yaniv Skuy | Photos de DR
Mohammad Rasoulof frappe fort avec son dernier drame. «Manuscripts don't burn» s'attaque à  l'impitoyable système de censure iranien en s'inspirant de faits réels. Poignant et d'un réalisme certain, les images sont parfois dures, mais servent un message qui transcende le simple divertissement. Sous nos latitudes dès le 9 avril.
Le long-métrage pourrait bien s'être inspiré des 80 écrivains iraniens victimes de meurtres en séries entre 1988 et 1998.
Photo: DR

A Téhéran, deux agents de censure du bas de l’échelle, Khosrow and Morteza, roulent vers le nord pour accomplir leur mission : kidnapper et interroger un dissident du régime. Khosrow, père d’un petit garçon malade qu’il n’a pas les moyens de faire hospitaliser, est en proie au désespoir. Il martèle : « Je ne fais pas ça pour l’argent. » Mais son dilemme moral dépasse la seule nécessité de sauver son fils. Les volontés d’Allah étant impénétrables, il doute du bien-fondé de ses actes. Son collègue n’aura de cesse de lui répéter que tout est justifié par les traditions prophétiques et la Charia. Gravitent, autour de cela, d’autres récits, un peu à  la manière de Babel (Alejandro G. Iñárritu, 2006, avec Brad Pitt et Cate Blanchett). Petit à  petit, le nombre de protagonistes augmente. Un écrivain infirme cherche à  publier son dernier ouvrage illégalement, tandis qu’un autre dissimule ses mémoires contenant des éléments compromettants pour le pouvoir en place. Alors qu’un agent haut placé de la censure surveille de près ces intellectuels et ne compte pas les laisser agir librement. On finit néanmoins par comprendre ce qui lie vraiment les personnages les uns aux autres et toute la problématique mise en place par le réalisateur.

 

Exécution froide, mais efficace

La photographie est sans artifice, presque minimaliste. Un esthétisme sommaire, peut-être afin que le spectateur n’oublie pas le message essentiel de ce long-métrage, mais aussi à  cause de moyens très limités. On le remarque dans l’une des premières scènes en voiture notamment. La caméra tremble à  cause de la route, à  l’instar d’un film amateur. Les scènes d’exécution sont très crues : on souffre littéralement pour ce pauvre écrivain se faisant asphyxier par un agent de la censure. Le sac en plastique se remplit, se vide, frénétiquement, le tout avec les gémissements pleins de détresse de la victime. La violence est très présente dans le film, sans être banalisée, car elle sert vraiment à  dépeindre une situation extrêmement difficile en Iran. Malgré toute l’intelligence d’écriture et de mise en scène, le film souffre toutefois de quelques longueurs, à  cause d’une narration parfois un peu décousue et de scènes silencieuses où l’action est nettement ralentie.

 

Récit d’un réalisateur censuré

Condamné en 2010 à  six ans de prison (réduit à  un an par la suite) et 20 ans d’interdiction de tourner, Mohammad Rasoulof a bravé cet interdit pour réaliser ce film. Les conditions de tournages sont donc très obscures. Il semblerait que les intérieurs aient été tournés en Allemagne et les extérieurs en Iran. L’introduction annonce (en Persan, la langue du film) que le récit s’inspire de faits réels. Il n’a jamais été clairement révélé le ou les événements en question, mais il pourrait bien s’agir des 80 écrivains victimes de « meurtres en séries » entre 1988 et 1998. Le film mêle donc de grands enjeux politiques et moraux. Les crédits indiquent à  la fin que l’équipe de tournage n’a d’ailleurs pas souhaité y apparaître, par peur de représailles.

 

Manuscripts dont’ burn a été présenté en 2013 au Festival de Cannes puis au Festival du Film International de Toronto. Il a récemment été projet au Festival International du Film de Fribourg. Un long métrage qui vaut clairement le détour dans la mesure où son public est averti de sa vraie nature et des intentions du réalisateur. Il peut, dans ce cas, prendre toute sa valeur significative. Un film qui ne divertit donc pas, mais qui nous rappelle à  quel point la liberté d’expression est un trésor des plus précieux.

 

 

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