Culture | 14.04.2014

Aline Frazao, la voix montante de l’Angola

Texte de Oriane Makowka | Photos de Ashley Bandade
De passage en Suisse Romande pour le Cully Jazz, la chanteuse-compositrice angolaise de 25 ans Aline Frazao a enchanté son public lors de son concert. Tink.ch s'est invité dans les coulisses du festival pour l'interviewer.
Aline Frazao: "Je souhaite que les gens viennent m'écouter pour se déconnecter de l'extérieur, et reprendre conscience de leurs sentiments et de leurs pensées cachées."
Photo: Ashley Bandade

Pour Movimento, ton deuxième album sorti en 2013, savais-tu mieux ce que tu voulais faire musicalement que pour le premier?

Oui, et comme j’ai passé plus de temps en Angola, à  Luanda, quand je composais, les paroles correspondent plus au sentiment que la ville m’inspire. Elle est cosmopolite, très ouverte à  différentes cultures et à  différents sons, dont je suis un pur produit. Luanda est aussi très occidentale, loin de l’image typique de l’Afrique. Il y a beaucoup de contrastes sociaux. C’est une ville étrange, avec laquelle on vit une relation d’amour-haine.

 

 

Pourquoi avoir intitulé cet album Movimento?

Je n’avais pas de titre pendant que je composais, j’écrivais seulement les chansons et je les laissais couler. J’ai toutefois remarqué que le mot « movimento », qui signifie « mouvement », apparaissait très souvent. J’étais confrontée au cinéma dans le cadre de mes études et j’étais fascinée par le concept d’image en mouvement.

Il y a une autre raison, en rapport avec un mouvement culturel auquel je me rattache qui se développe en Angola, dans la musique, mais aussi dans le cinéma, la danse, les performances d’art contemporain. Nous avons eu une longue guerre civile, et depuis onze ans le pays est en paix. Désormais, avec la croissance économique, il y a peut-être des meilleures conditions en termes créatifs. Ce n’est pas seulement culturel mais aussi politique: pointer du doigt ce qui ne va pas dans le pays, ne pas rester à  attendre que les choses changent. Et j’espère qu’à  l’avenir, cela deviendra un mouvement très important.

 

 

Dans le clip vidéo «Tanto» (de l’album Moviemento) tu as choisi de filmer des gens de la rue. Ta musique est donc aussi un engagement social ?

Oui, cette chanson parle de contraste. Luanda est une ville très étrange parce qu’elle est belle, mais aussi très laide à  cause de ses inégalités. Il y a beaucoup de pauvreté et nombreux sont ceux qui n’ont pas la possibilité de choisir leur voie. Pour cette vidéo, nous avons donc filmé différents endroits de la ville ainsi que des gens de la rue. Ce ne sont pas des acteurs, ils étaient là  et ont juste regardé la caméra! Les paroles disent: «ne regardez pas, ou vous verrez». C’est un message très ironique, et le regard de ces gens est très puissant.

 

 

Quels sont les styles musicaux qui t’influencent le plus?

La musique traditionnelle angolaise, qui représente une grande partie de mon identité. Ensuite, le Cap-Vert, puis la musique brésilienne, très répandue dans la musique angolaise. Il y a un lien très fort entre musique et littérature, parce qu’on partage la langue portugaise. Ensuite, le jazz: j’ai découvert cette musique plus tard, mais j’adore le langage et la liberté qui en ressortent, l’improvisation, les chanteuses comme Ella Fitzgerald ou Billie Holiday, et la manière dont elles utilisent leur voix comme un instrument. Ça a vraiment été une révolution pour moi!

 

 

Quel genre de messages veux-tu transmettre à  travers tes chansons?

Le pouvoir de la musique qui vous touche, et vous fait sentir que vous n’êtes pas seul. Il y a un aspect très sentimental et nostalgique dans mes chansons, mais aussi un côté politique et social. Je souhaite que les gens viennent m’écouter pour se déconnecter de l’extérieur, et reprendre conscience de leurs sentiments et de leurs pensées cachées. J’aime aussi provoquer la réflexion. Lorsque je joue à  l’étranger, où les gens ne comprennent pas le portugais, je dois mettre toute mon énergie à  transmettre des choses uniquement à  travers les chansons: c’est un grand défi.

 

 

Tu as chanté sur la scène « Next Step » du Cully Jazz, quelle est ta prochaine étape dans la vie?

Je vais aller au Cap-Vert, à  une exposition musicale, et essayer de me détendre un peu, parce que j’ai été en tournée jusqu’à  maintenant. L’année prochaine, je sortirai peut-être un autre CD, probablement à  l’automne 2014. Je ne sais pas encore quel genre de chansons, quel genre de « mouvement » ça sera (rires). Je vais juste essayer de continuer à  créer. On apprend beaucoup en voyageant de scène en scène et en essayant d’améliorer ses langues, et ses sentiments.

 

 

 


Info

Née à  Luanda, capitale de l’Angola, Aline Frazao y a vécu jusqu’à  ses 18 ans et y a appris l’art du chant brésilien ainsi que la guitare. Pendant ses années universitaires, elle découvre Lisbonne, Barcelone et Madrid, où elle chante ses chansons dans des bars. En 2010, c’est la révélation: elle décide de consacrer sa vie à  la musique et d’enregistrer son premier album – Clave Bantu (2011) – sur place, en autoproduction. Depuis, elle en a sorti un second, Movimento (2013) en collaboration avec deux poètes angolais.