Culture | 26.03.2014

Les super-héros passés au vitriol à  la Maison d’Ailleurs

Est-ce que les super-héros pleurent, doutent ou ont peur ? Qui sont-ils, que représentent-ils ? Du 23 mars au 21 septembre, la Maison d'Ailleurs d'Yverdon expose "Superman, Batman & Co... mics !" et permet de réfléchir au statut du super-héros au sein de notre société.
La chute du héros -“ « Superman » 2012 Photographie numérique - Digital photography 70 x 50 cm © Audrey Piguet

Est-ce que l’héroïsme ne tient qu’à  un masque et une cape ? Pourquoi les super-héros sont-ils, finalement, si proches de nous ? Mais plus encore, ne sont-ils pas le reflet d’une société en quête d’identité, de sécurité et de rêve ? Le musée de la science-fiction, de l’utopie et des voyages extraordinaires s’empare de l’un des piliers de la pop culture et en extrait une série de réflexions à  l’occasion de l’exposition « Superman, Batman & Co… mics ! », du 23 mars au 21 septembre à  la Maison d’Ailleurs d’Yverdon. Pour ce faire, cinq artistes contemporains ainsi que l’Ecole d’arts appliqués de La Chaux-de-Fonds et le fonds culturel de la Maison d’Ailleurs sont mis à  contribution. Autant de moyens pour répondre à  une question : au final, un super-héros n’est-il pas avant tout un humain ?

 

Trois espaces pour les mettre à  nus

L’exposition se compose de trois espaces distincts, chacun avec sa propre thématique. L’espace semi-permanent « Souvenirs du futur » dresse un panorama rétrospectif du phénomène super-héros alliant comics et autres produits dérivés. S’en suivent quatre salles permettant au visiteur d’assimiler l’esthétique et l’histoire de cette culture aux travers de quatre médias: la littérature, la bande-dessinée, le cinéma et la musique.

 

Quant à  l’espace temporaire, il accueille des Š«uvres aux techniques variées, fruits du travail de cinq artistes réunis pour l’occasion: Adrian Tranquilli (sculpture), Gilles Barbier (peinture), Mathias Schmied (composition), Alexandre Nicolas (inclusion) et Audrey Piguet (photographie). Au travers de leurs Š«uvres, chacun réinterprète les icônes que sont les super-héros et toute leur symbolique.

 

Pour finir, une fois la passerelle franchie, le visiteur rejoint l’espace « Jules Verne » où les étudiants de l’Ecole d’arts appliqués de La Chaux-de-Fonds nous embarquent dans un voyage rétro-futuriste grâce à  leurs créations. Ces dernières revisitent les héros de la littérature du XIXe siècle et des pulp magazines, leur offrant costumes, designs et accessoires au look contemporain.

 

Plusieurs artistes pour différentes visions

Gilles Barbier expose une série de toiles utilisant les codes du super-héros pour servir une critique acerbe de la société de consommation. Son « Emmentaliste » englue les visiteurs de ses jets de fromage comme le ferait Spiderman avec sa toile. Il représente le parfait archétype d’une société matérialiste qui enferme le consommateur dans un piège fait de marketing et de publicité.

 

Mathias Schmied, quant à  lui, travaille le découpage et la composition sur des comics books originaux. Sur ses planches, le super-héros tant attendu brille par son absence et laisse place uniquement à  la structure narrative. Devant sa représentation de l’Armageddon illustrant New York en ruines, il nous confie : « C’est la destruction du mythe, les héros ne sont plus là  pour sauver le monde. »

 

Les surprenantes sculptures d’Adrian Tranquilli représentent des super-héros à  échelle réelle. Spiderman encastré dans un mur de la pièce, dans un appel à  l’aide désespéré, tend la main aux visiteurs. A ses côtés, Superman, l’idéal de justice, a été crucifié par l’homme. Son flanc blessé laisse s’écouler de l’or: l’image du héros sacrifié sur l’autel du capitalisme.

 

Enfin, Alexandre Nicolas s’est penché sur l’intemporalité et la prédestination du super-héros. Ses blocs de cristal de synthèse renferment des fŠ«tus de personnages de comics. Une façon de représenter les désirs des autres qui peuvent parfois emprisonner.

 

Des héros et des failles

Marc Atallah nous l’a précisé dès le départ; cette exposition n’est pas consacrée aux super-héros et aux comics mais à  leur mythologie. Les aventures de ces derniers sont « des récits imaginaires qui théâtralisent les conflits humains et sociaux« , n’a pas manqué de souligner le directeur de la Maison d’Ailleurs au cours de la conférence de presse. Il ne faut donc voir à  travers ces héros capés qu’un reflet de l’humanité, luttant, s’individualisant, en quête permanente d’une identité propre et en proie aux doutes. Les faiblesses présentées derrière chaque masque de héros, Audrey Piguet les a mises en exergue. Créer et montrer une faille au sein des icônes que sont les héros pour que le spectateur s’y identifie facilement, c’est le travail qu’a effectué la photographe dans sa série photographique « La chute des héros ». « J’ai voulu transmettre des émotions que l’on connaît tous, à  savoir le doute, l’échec ou même la tristesse et de véhiculer ces émotions à  travers les personnages, tout en leur laissant leur magnificence grâce à  leur costume« , commente-t-elle devant ses Š«uvres.

 

Grâce à  cette série, on  découvre par exemple un Superman prostré, une Wonder Woman vieillissante ou encore un Wolverine mis à  nu et privé de ses griffes en adamantium. « Quelque part nous sommes tous un peu des super-héros à  notre manière même si nous n’avons pas de super-pouvoirs« , conclut-elle.

 


 

L’histoire du comic en trois phases

Il est bon de rappeler que les super-héros, et par extrapolation les comics, ne sont pas issus des blockbusters, majoritairement américains, que l’on connaît actuellement tels qu’Iron Man, Avengers, Spiderman et consorts. Leur histoire débute dans les années 30 avec un véritable envol des comics books en 1938 lors de la publication des premières aventures de Superman. Cette période, qui pose les fondations du comic, est nommée Golden Age est prendra fin en 1954 avec la parution du livre « Seduction of the Innocent ». Ce manifeste du psychiatre Frederic Wertham fustige les comics en les accusant d’être à  l’origine de la délinquance juvénile. Les éditeurs se regroupent et créent le « Comics Code Authority » afin de prendre les devants et d’éviter les foudres du Sénat. Ce code de bonne conduite garantit l’absence de violence et de sexualité, ainsi que le respect des autorités… et surtout une victoire permanente du bien sur le mal: le Silver Age est né. Il faudra attendre 1986 pour que ce carcan à  la bienséance dégoulinante cède et face place au Modern Age, période actuelle. Les scénaristes, forts d’un background riche de cinquante ans d’histoire, s’abrogent des codes, brisent la tradition et s’autorisent différents niveaux de lecture dans leurs publications.