Culture | 17.03.2014

« Ce qui fait l’intérêt du monde, c’est la différence! » (copie 1)

Texte de Loïc Gasser
Samuel et Fréderic Guillaume sont deux frères et cinéastes suisses. Ils se sont faits connaître au travers du film d'animation « Max & Co. » en 2008. Leur nouveau projet est une collaboration avec le Home Ecole Romand (HER) des Buissonnets, à  Fribourg ; ils y créent un conte sur le thème de l'image de soi, en collaboration avec des enfants handicapés. Interview.
Samuel Guillaume au sujet de ce qui l'intéresse dans la création de film: "L'important c'est surtout l'émotion que nous arrivons à  faire passer." Dans le studio des frères Guillaumes, on retrouve quelques souvenirs de projets passés. Ici, deux versions de Max, le renard... ... et Rodolpho, le chef de l'entreprise de tapettes à  mouches "Bzzz et Co". Photos: Loïc Gasser

Le studio des frères Guillaume est rempli d’ordinateurs, de croquis, de pots de peinture et de marionnettes en tous genres. Leur premier long métrage, Max & Co (2008), est un film d’animation réalisé au moyen de marionnettes et tourné sur fonds de paysages romands. Depuis, les réalisateurs se sont essayés à  différentes techniques, comme l’image de synthèse, l’image « live » ou les effets spéciaux. En 2012, ils ont sorti La Nuit de l’Ours, un film documentaire traitant des sans-abris. Ils ont de nombreux projets en cours, dont un film d’animation en collaboration avec les enfants handicapés du Home Ecole Romand (HER) de la Fondation des Buissonets, à  Fribourg.

 

Dans son antre, Samuel Guillaume a reçu seul Tink.ch. Frédéric, son frère n’a pas pu se libérer. Entretien avec un talent suisse du film d’animation, à  la fois passionné et passionnant.

 

Pouvez-vous expliquer votre projet en collaboration avec le HER des Buissonets ?

Il s’agit d’un conte sur le thème de l’image de soi ou le regard des autres lorsqu’on est différent. Nous avons imaginé une ville dans laquelle tout le monde est heureux jusqu’à  l’apparition d’yeux qui fixent les habitants qui finalement ne peuvent plus soutenir ces regards. Les habitants commencent à  couvrir les yeux à  l’aide de grosses cloches de plomb. La ville finit couverte de plomb et devient invivable. Une légende dit qu’il existe, en dehors de la ville, une île avec des sables d’or permettant de fermer les yeux. Une expédition est donc lancée pour se procurer ce sable.

 

 

Pourquoi avoir accepté de travailler sur ce projet ?

En principe, nous ne faisons pas de films sur commande car nous manquons de liberté et les thèmes ne nous motivent pas forcément. En ce qui concerne le HER, cela nous intéresse de travailler avec ces enfants. Ils ont beaucoup à  amener et un regard très proche de certains courants artistiques ; ils sortent naturellement des codes et des conventions, ce qui est stimulant. Nous devons travailler différemment, sans pouvoir compter sur un jeu d’acteur traditionnel. De plus, l’attitude de la direction et du personnel est stimulante car ils nous font vraiment confiance et nous laissent libres.

 

 

Avant ce projet, vous avez réalisé La Nuit de l’Ours, un film d’animation documentaire traitant de l’exclusion et de la précarité. Qu’est-ce qui vous rend particulièrement sensible à  la thématique de la différence ?

Pour nous, ce qui fait l’intérêt du monde, c’est justement la différence. Il n’y a pas de film à  faire sur « la norme » ou alors c’est très compliqué à  traiter. Dans les films intéressants, le protagoniste principal est toujours différent. Soit il est psychopathe, surdoué, complètement cinglé ou hyper-marrant mais toujours dans un extrême. Les gens que nous avons rencontrés soit à  la Tuile [centre d’accueil de nuit à  Fribourg, ndlr], soit aux Buissonnets, ont une particularité qui les rend intéressants pour des réalisateurs car ils ont une vision différente de la réalité.

 

 

Qu’est-ce qui est important pour vous dans la réalisation d’un film : le contenu (message porté par le film) ou la forme (technique utilisée) ?

Cela évolue mais aujourd’hui, l’important c’est surtout l’émotion que nous arrivons à  faire passer. En ce qui concerne la forme, le dispositif mis en place pour faire le film, nous avons beaucoup de possibilités techniques, mais il est vrai que la découverte nous intéresse beaucoup. Dans le projet du HER des Buissonnets, le fait de collaborer avec ces enfants, non professionnels, nous oblige à  travailler différemment, à  trouver d’autres idées, ce qui rend la chose encore plus intéressante. Il faut trouver une cohérence d’ensemble entre fond et forme afin que le dispositif mis en place raconte aussi l’histoire d’une certaine manière.

 

 

Comment faites-vous pour concilier la tendresse et l’émotion qui se dégagent de chacun de vos films avec l’utilisation de moyens à  la pointe de la technologie ?

Avec notre style d’animation, on utilise effectivement des procédés technologiques très avancés mais aussi des moyens très archaïques, bricolés. C’est le mélange des deux qui permet de créer une atmosphère. Si on ne restait qu’en image de synthèse, par exemple, ce serait plus difficile de dégager une émotion; c’est possible, certains y arrivent, mais il faut des talents hallucinants à  tous les niveaux, comme pour les anciens films de Pixar. Nous essayons toujours de garder une dimension humaine.

 

 

Lorsque vous imaginez un film, choisissez-vous d’abord une technique à  partir de laquelle vous développez une histoire ou est-ce l’histoire qui vous inspire la méthode à  utiliser ?

Nous avons également évolué dans ce domaine. A la fin de Max & Co, nous avions un studio qui nous limitait à  l’animation de marionnettes et qu’il fallait rentabiliser. A ce moment, nous avons fait le choix de ne pas avoir de gros studio pour nous libérer, également en ce qui concerne le choix des équipes. Actuellement, nous posons d’abord l’histoire et ensuite Fred fait rapidement des essais graphiques pour définir comment on va raconter, avec quelles techniques, ce qui nous ouvre toutes les possibilités.

 

 

Est-ce facile de travailler avec son frère ?

C’est une chose qu’on a dû apprendre. Au début, on faisait presque tout ensemble, comme à  la maison. Ensuite, lorsqu’on a travaillé avec d’autres personnes, nous avons dû petit à  petit nous répartir les tâches. Aujourd’hui, Fred s’occupe de la direction artistique (dessin, design, couleur, décors…) et moi, de tout ce qui concerne le mouvement, de l’animation au découpage de film, en passant par le montage. Par contre, en ce qui concerne les idées, on travaille toujours ensemble.

C’est une force de travailler avec son frère. Etant donné la masse de travail, on voit souvent deux réalisateurs dans les films d’animation. Nous avons la chance de bien nous entendre, d’avoir les mêmes goûts et un passé commun.

 

 

Comment viennent les idées ?

Il y a des choses qu’on voit et qui tout à  coup peuvent servir de base. On voit un peu le monde différemment dès lors qu’on est dans la dynamique d’une histoire à  raconter.

 

 

En examinant votre filmographie, il est difficile d’en tirer une thématique commune ou un fil conducteur. Max & Co est un long métrage basé sur une histoire imaginaire alors que La Nuit de l’Ours est un film documentaire. Comment choisissez-vous vos projets ?

C’est une bonne question. Nous sommes en constante évolution, avec une ligne qui ne se voit pas forcément. Un projet répond à  un autre. Pour Max & Co, nous n’avons pas écrit le scénario, même si certains thèmes nous touchent.  Suite à  cela, nous avons réalisé qu’il y a beaucoup de choses autour de nous qui pourraient nous servir de base et c’est comme cela que nous avons commencé à  créer La Nuit de l’Ours. Nous avons actuellement d’autres projets dans cette veine. Nous ne sommes pas des scénaristes et cherchons tous les moyens pour éviter de partir d’une page blanche en partant d’une idée ou d’une émotion à  faire passer que l’on va travailler ensuite. Cela nous donne une ligne qui nous situe entre l’animation, le documentaire et la fiction.

 

 

Avez-vous d’autres projets en cours ?

Nous avons beaucoup de projets en cours car nous avons appris qu’il était important de se diversifier. Actuellement, nous sommes par exemple en réalisation d’un pilote de série pour enfants avec le chanteur [pour enfants, ndlr.] Gaëtan. Ce sont des légumes animés ! C’est seulement quelques semaines de travail, le format est très court (1.5 minutes).

 

Nous avons également en projet un long métrage de science fiction hybride, Les sables de l’Homme, adapté d’un roman de Pierre Bordage. C’est un mélange qui mêle jeu d’acteur et images de synthèse, des décors réels et des décors peints. Nous travaillons avec un scénariste auteur de science-fiction, Vincent Gessler. Le projet en est au stade de l’écriture du scénario et de la recherche technique ; ce travail nécessite un gros effort d’adaptation car le roman original fait 700 pages et nous essayons de nous concentrer sur les personnages principaux. Sur cette base, nous sommes en train de réaliser un court-métrage pour tester les techniques qui devrait être tourné l’été prochain.

 

Nous avons encore en projet un long-métrage sur le thème de la fin de vie, sous forme de documentaire animé et qui va nous prendre 3 à  4 ans de création. Et le projet de film avec le HER des Buissonnets qui nous occupe actuellement beaucoup de temps.

 

 

Dans le futur, allez-vous continuer les films d’animation ou changer de registre ?

Ce qui nous intéresse, c’est de créer des univers de A à  Z et l’animation nous permet de le faire plus facilement qu’en décors réels car on peut davantage « bricoler ». On intègre de plus en plus des acteurs ou des personnages réels, comme pour le film des Buissonnets. Celui-ci va nous donner de nouvelles orientations pour la suite.

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