18.02.2014

Herrmann : « Le dessinateur de presse est le plus menacé des journalistes »

Texte de Julien Calligaro | Photos de Herrmann
Au croisement de l'art et du journalisme, entre conception de l'humour, censure et coupes budgétaires, le métier de dessinateur de presse évolue sans cesse. Zoom sur une profession pas comme les autres avec Herrmann, dessinateur à  la Tribune de Genève.
« J'aime ce moment où l'on fait de l'humour avec quelqu'un et la personne ne sait pas si elle doit rigoler ou me donner un coup de poing dans la gueule. Si elle hésite deux secondes, j'ai gagné. » Dessin: autoportrait par Herrmann
Photo: Herrmann

Qu’il soit en Une le lendemain d’une importante votation populaire, ou qu’il se retrouve quotidiennement en fin de journal, le dessin fait partie intégrante de la presse écrite. Pourtant, le métier de dessinateur de presse, au croisement de l’art et du journalisme, n’a pas toujours revêtu la même forme ni fait face aux mêmes difficultés selon l’époque. Herrmann, dessinateur de presse depuis 25 ans, dont 15 ans pour La Tribune de Genève, raconte que son métier ne cesse d’évoluer, encore aujourd’hui. Selon lui, cette évolution est à  attribuer à  un changement sociétal et contextuel. « Le sacré s’est déplacé », explique-t-il. Il est aujourd’hui difficile de réaliser un dessin qui parle de la victime, comme le malade ou le faible, alors que le sexe est devenu un sujet banal.

Un but bien précis

Qualifiant lui-même son métier de « particulier », Herrmann s’en fait une idée très claire: son but est de faire passer un message, mais pas par n’importe quel moyen. Hors de question pour lui de réaliser un dessin méchant pour le plaisir, même s’il aime effleurer les limites: « J’aime ce moment où l’on fait de l’humour avec quelqu’un et la personne ne sait pas si elle doit rigoler ou me donner un coup de poing dans la gueule. Si elle hésite deux secondes, j’ai gagné. » Et d’ajouter: « L’humour ne doit jamais dépasser les bornes, il doit les déplacer. » Herrmann veut donc provoquer, mais sans pour autant en oublier une retenue indispensable. D’ailleurs, il déplore le fait que certains dessins de presse aient totalement manqué de finesse, comme ce fut le cas notamment des caricatures danoises de Mahomet en 2005.

Herji, jeune dessinateur de presse de 20 ans, partage l’opinion d’Herrmann. Il faut que le dessin soit « drôle et qu’il fasse réfléchir, sans pour autant qu’il tombe dans l’excès ». C’est d’ailleurs ce qui l’a poussé à  se lancer dans cette profession: le fait que certains dessins ne lui paraissaient pas du tout percutants.

Tous de gauche ?

On entend souvent dire que le dessin de presse est un dessin de gauche. Historiquement, il est difficile de le nier: « quantitativement, la caricature de gauche est plus importante », affirme le professeur Kaenel, historien de l’art à  l’Université de Lausanne. « Mais elle a surtout bénéficié d’artistes de premier plan, ce qui lui a donné une légitimité beaucoup plus forte. » Herji se revendique explicitement dessinateur de gauche et porte déjà  un jugement très critique envers les dessins de presse qu’il voit dans les journaux. Il estime que « ceux qui n’ont pas les caractéristiques de dénonciation et de réflexion n’ont pas d’intérêt ». Pour Herrmann au contraire, « le dessin de presse n’est en aucun cas forcément de gauche. » Il ose même le parallèle étonnant entre le dessin de presse et l’extrême droite politique: « l’extrême droite a cette même logique que l’humoriste: regarder si la société lui permet d’aller un peu plus loin pour tester le permissible. »

Un métier menacé ?

A l’heure du tout numérique, où l’information est de plus en plus gratuite et accessible, le métier de journaliste de presse écrite, notamment quotidienne, se sent menacé. Mais qu’en pensent les dessinateurs de presse ? Quand Herrmann a commencé cette profession, il n’y avait pas encore de concurrence entre les dessinateurs de presse. Aujourd’hui au contraire, « tout le monde peut se décréter dessinateur de presse, il suffit de savoir dessiner et d’avoir accès à  un scanneur. » Selon lui, cette concurrence est principalement due à  internet. « Le dessinateur de presse est le plus menacé des journalistes », déplore-t-il tout en concédant qu’il coûte cher aux quotidiens.

Pourtant, le dessin de presse suscite toujours l’engouement. Il bénéficie par exemple de son Salon international qui s’est tenu fin 2013 à  Saint-Just, dans le Sud de la France. Et à  en croire le jeune Herji, le métier suscite toujours des vocations: « vivre du dessin de presse, c’est ce que je vise. »


A l’heure de la censure

Actuellement en Suisse, la censure préventive n’existe pas. La seule restriction a trait à  la personnalité et à  sa défense. Cela signifie que si quelqu’un juge qu’un dessin porte préjudice à  sa personne, il ou elle peut intenter un procès contre le dessinateur. C’est ce qui s’est passé avec Elisabeth Kopp, première femme élue au Conseil fédéral en 1984, blessée après la publication d’un dessin de presse la concernant. Mais le cas de la Suisse fait figure d’exception dans le monde. Dans son indice annuel de la liberté de la presse, Reporters Sans Frontières (RSF) place la Finlande, les Pays-Bas et la Norvège en tête du classement des pays dans lesquels la presse est la plus libre. Le bas de la liste – ou « trio infernal », comme le qualifie RSF – comprend le Turkménistan, la Corée du Nord et l’Érythrée. Quant à  la Suisse, elle se situe au 14ème rang.