Culture | 26.02.2014

GiedRé ou la fille qui pissait debout

Le 21 février, le Queen Kong Club de Neuchâtel a vibré au son des comptines licencieuses de GiedRé. L'impétueuse artiste est venue pour le grand plaisir de ses fans présenter son nouvel album le temps d'un concert... et d'une interview.
"Vulgaire comme un mec, bête comme une fille". C'est avec ces mots que se décrit la chanteuse GiedRé. Photo : Vincent Allemandet

Vendredi 21 février au Queen Kong Club de Neuchâtel, une barbe en culotte pourpre s’est produite sur scène. « Vulgaire comme un mec, bête comme une fille, je suis les deux à  la fois », se décrit GiedRé sans détours au travers de ses textes qui, non contents de flirter avec la limite de la bienséance, la dépassent outrageusement en permanence. Le temps d’un tête-à -tête, l’auteur de  » Pisser debout  » a répondu aux questions de Tink.ch.

 

Peux-tu te présenter en quelques mots pour nos lecteurs qui ne te connaissent pas ?

Alors, je m’appelle GiedRé ce n’est pas ma faute, c’est parce que je suis Lituanienne. Je suis arrivée en France quand j’avais 7 ans. J’écris des chansons avec des notes et des mots qui parfois sont gros, parfois normaux. Maintenant, je les chante devant des gens.

 

Justement, comment en es-tu arrivé à  les chanter devant un public ?

En 2010, j’écrivais des chansons pour m’amuser mais je n’avais pas vraiment dans l’idée d’en faire quelque chose de « vrai ».  Quand je passais devant les bars le samedi soir, je voyais des types qui faisaient des chansons coincés entre la poubelle et la machine à  cacahuètes et je me suis dit  » pourquoi pas moi ?  » Je suis donc allée voir un patron de bistrot de mon quartier pour lui demander si je pouvais venir chanter et faire   » le chapeau « . Mais je n’avais aucune autre ambition, je trouvais ça rigolo et c’était juste un plaisir. Après, ça m’est tombé dessus, j’ai rencontré un garçon qui, le soir même, faisait la première partie de Raphael Mezrahi à  la Cygale à  Paris : il lui manquait 10 minutes donc il m’a demandé de venir chanter une chanson. Quand je suis sortie de scène Raphaël m’a dit  » Reviens demain « . Et depuis ce jour-là  je n’ai jamais arrêté et tout s’est enchaîné très vite.

 

Pédophilie, viol, meurtre, scatophilie… Les sujets que tu abordes dans tes chansons sont trashs ou juste réalistes ?

Je ne vois pas ce qu’il y a de trash, ou alors c’est la vie qui l’est. Je n’invente rien, c’est plutôt réaliste. La réalité est celle-ci, si elle était autre je chanterais autre chose.

 

Tu fonctionnes en autoproduction, un modèle plutôt peu courant. Pourquoi ?

Dans l’absolu, je trouve bizarre de faire de son art un commerce. Mais le monde est ainsi et il faut bien manger, donc autant le faire de la manière la plus naturelle possible. Pour moi, c’est de garder un côté concret, de le faire moi-même et de ne pas avoir 55 personnes autour qui te disent   » je vais me charger de ta comm,  je vais faire ci, je vais faire ça… « .

 

En parlant d’art, tes albums sont visuellement très aboutis. C’est une nécessité pour toi ?

Quand je réalise un disque, je vois 25 pages de livrets vides et je me dis que l’on peut faire plein de choses avec ; des jeux, des B.D… C’est aussi parce que tout le monde parle de téléchargement illégal : j’ai l’impression qu’il faut peut-être donner aux gens l’envie d’avoir l’objet au lieu de les punir tout le temps. Je ne souhaite pas que la personne qui dépensera 10€ ou 14frs pour avoir mon album, se sente débile par rapport à  celui qui l’a eu gratos. Les gens n’ont pas beaucoup de sous, c’est précieux, et lui il aura un objet que l’autre n’aura pas, sur lequel je me serai un peu cassé la tête.

 

Et ça fonctionne ?

Les gens sont vraiment mignons, ils savent que je suis en autoproduction et ça les rend responsables. Ils sont conscients que je ne peux continuer à  faire des albums que s’ils les achètent, car je n’ai pas de maison de disques qui injecte de l’argent. Je reçois des mails de personnes qui me disent qu’elles ont téléchargé (illégalement) mes premiers albums parce qu’ils sont en rupture de stock et qui me demandent mes coordonnées bancaires pour me faire un virement.

 

Ton public a vraiment l’air d’être au cŠ«ur de tes préoccupations, tu as passé la barre des 100’000 fans sur Facebook ce matin même. C’est une relation particulière ?

J’ai des amis qui, en venant me voir pour la première fois en concert, me disent  » mais tu as créé une secte, c’est horrible, tout le monde est déguisé en caca « . Les gens n’ont pas que moi comme artiste, il y en a plein d’autres qu’ils aiment bien. Mais moi je n’ai qu’eux alors il faut y faire attention. Ils sont joueurs, hyper réceptifs, ils me font des blagues, ils acceptent que l’on joue.

 

Sur scène, tu es entourée d’un décor plutôt fourni. Une raison particulière à  cela ?

Déjà , si les spectateurs s’ennuient ils peuvent regarder des trucs. Je vais chez eux et il faut aussi qu’ils viennent un peu chez moi. Que je joue devant 10’000 personnes en festival ou devant 150 comme ce soir, ma scène fait toujours 2 mètres carré. On peut raconter des choses de mille manières et je ne veux pas le faire qu’avec mes chansons.

 

Le 6 mars, tu joues pour la première fois à  l’Olympia, c’est un gros challenge ?

C’est vraiment bizarre, mais c’est cool. Enfin on verra, si ça se trouve ça va être nul. Surtout que le lendemain c’est quand même Fréderic François qui joue donc c’est un peu la consécration, plus haut c’est le soleil. Et j’espère récupérer un peu de son public, il me manque des cheveux bleus et des déambulateurs dans le mien.

 

Comment se porte ton deuxième album sorti le 21 janvier ?

« MoN PReMieR aLBuM aVeC D’auTReS iNSTRuMeNTS Que JuSTe La GuiTaRe » c’est ça. Il est très long le titre. Il vient de sortir et je crois qu’il va bien. Il y a pleins de gens qui le mettent dans leur maison, il va dans plein d’oreilles, il se promène…

 

Le dernier album d’une longue lignée, tu es une artiste prolifique ?

Oui c’est le cinquième en deux ans et un best of digital mais ça c’est pour du faux. Je suis toute seule donc je peux faire ce que je veux. Aucune maison de disque ne m’aurait laissé sortir cinq albums en deux ans et demi. C’est bête mais j’aime bien créer. Artiste et artisan il n’y a pas beaucoup de lettres de différences. J’aurais honte de présenter quelque chose que je n’aurais pas façonné de A à  Z.

 

Entre les spectacles interdits, les livres scolaires qui font polémique ou encore le procès d’Orelsan [concernant sa chanson  » Sale pute « , ndlr] qui joue ici demain, on perçoit une certaine remontée de la censure ces derniers mois. Qu’en penses-tu ?

C’est à  vous que ça doit faire bizarre, moi je suis née en URSS. Pour un pays qui est libre depuis longtemps, ça doit un peu faire mal au cul. Je pense que l’artiste a pour responsabilité de continuer à  faire ce qu’il fait dans quelque condition que ce soit. Aujourd’hui, il y a plein de moyens de trouver une liberté ailleurs que dans les grands médias et dans la grande promotion traditionnelle. Tous les mecs que je vois baisser leur froc un par un, bon d’accord on n’a pas eu d’hiver mais il fait quand même froid pour baisser son pantalon. Je trouve ça fou, ils ne se rendent pas compte à  quel point c’est dangereux d’accepter, c’est collaborer. Pour le cas d’Orelsan, je suis une grande fan de lui et  » sale pute  » je trouve ça mille fois moins vulgaire à  mon sens que toutes les meufs qu’on voit à  poil dans des pubs pour du yaourt. Les bien-pensants devraient un peu se regarder en face, ils verraient la contradiction de cette société qu’ils construisent. Dans ce cas-là  on interdit tout, comme Lolita de Nabokov parce que c’est une histoire entre une gamine et un mec qui a 40 ans. On ferme le Louvre parce que c’est rempli de meufs à  poil.

 

Je te le laisse le mot de la fin.

Le mot de la fin ? Euh… ? Interrupteur ? C’est bien comme mot de fin. Je crois que c’est vraiment l’essence de mon art.