Culture | 21.01.2014

L’amour sur fond de trous blancs

Pour leur septième film mais premier polar, les réalisateurs pyrénéens Jean-Marie et Arnaud Larrieu ont quitté leur piste natale pour tourner «L'amour est un crime parfait» dans les Alpes, entre la France et la Suisse. Interview.
Jean-Marie Larrieu (à  gauche): "Nous aimons beaucoup tourner dans la nature et utiliser de la lumière artificielle, pour tendre vers le fantastique".
Photo: © Gaumont Distribution

Un climat blanc et mystérieux, propice aux disparitions: professeur de «creative writing» à  l’université de Lausanne, Marc (Mathieu Amalric) collectionne les conquêtes parmi ses étudiantes, au grand dam de son chef de département (Denis Podalydès) lui-même amoureux de la sŠ«ur de Marc (Karine Viard). Une nuit, Marc rentre chez lui – un chalet reculé dans lequel il vit avec sa sŠ«ur – en compagnie d’une jeune fille qui disparaît au matin. Tandis que la police enquête et qu’une autre de ses élèves le poursuit de ses ardeurs (Sara Forestier), le séducteur s’entiche de la belle-mère mystérieuse de la disparue (Maïwenn). Marc est-il un innocent, un goujat ou un assassin? Pour en savoir plus, rencontre avec les deux frères réalisateurs de L’Amour est un crime parfait, qui sort en salles le 22 janvier 2014.

 

Qu’est-ce qui vous est venu en premier pour ce film: le synopsis, le lieu de tournage, le désir de tourner avec les acteurs …?

Jean-Marie Larrieu: L’Amour est un crime parfait est l’adaptation d’un roman de Philippe Djian, Incidences. La lecture de ce «thriller amoureux», juste après la sortie de notre précédent film Les derniers jours du monde, a immédiatement cristallisé notre envie: les personnages existaient, il y avait une histoire puissante, des éléments comme la présence forte de la nature…

Arnaud Larrieu: … mais aussi l’atelier de lecture, l’Université, ce personnage d’intellectuel, plus ou moins criminel.

 

Tourner ce «thriller amoureux» en Suisse, c’était une évidence?

JML: Je me souviens d’avoir dit pendant le tournage de Peindre ou faire l’amour en 2005: «un jour, on tournera un polar en Suisse». C’était une boutade, pas une prédiction ni une décision.

AL: Mais du coup, on s’est intéressés à  tous les récits qui existaient autour de la Suisse. Quand nous sommes tombés sur Incidences, cela nous a tout de suite plu. Et titiller un univers proche du polar nous a intéressés, nous n’avions jamais abordé le sujet du crime dans nos films. En rencontrant Philippe Djian, nous avons eu la confirmation que le roman se déroulait en Suisse car ce n’était pas clairement dit dans l’Š«uvre. Nous avons vu cela comme un signe: le projet était définitivement né!

 

Vous êtes pyrénéens d’origine: la montagne, ça vous connait! N’aviez-vous aucune crainte pour un tournage dans les hauteurs, avec ses complications météorologiques?

AL: La montagne est d’autant plus importante que le film prend place lors d’un changement de saison, l’arrivée du printemps. Pour nous, la neige s’est imposée comme l’événement naturel dont nous avions besoin. Dès le départ, le blanc est beaucoup revenu dans le scénario, avec toutes les métaphores qui en découlent…

JML: Le personnage principal, Marc, même s’il a pu commettre des crimes, ne s’en souvient pas. Il a de gros «trous blancs», c’est pour ça qu’il était essentiel pour nous de tourner dans la neige. Le chalet où il habite avec sa sŠ«ur est le plus haut chalet de Megève! Pour y accéder, c’était très technique, la route était souvent en glace pure…

AL: En plus, nous sommes tombés sur une année de fortes chutes de neige. Idéal pour nous esthétiquement, mais compliqué pour le tournage!

 

Le campus dans lequel enseigne Marc est très moderne, il tranche avec le paysage bucolique alentour. Pourquoi ce choix?

JML: Il s’agit du campus de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, dessinée par des architectes japonais. Il y a beaucoup de vitres dans le film, car nous aimons avoir la possibilité de filmer un paysage en même temps qu’une action, même en intérieur. Quand on n’a pas de fenêtres dans un plan intérieur, cela nous terrorise! Ce lieu fonctionne aussi comme la métaphore du film. C’est comme un cerveau, ouvert sur l’extérieur, un lieu où tout le monde peut se regarder, se surveiller.

AL: Nous tenions à  ce côté film d’anticipation, comme si l’on se retrouvait après l’apocalypse… Le campus est ultra-contemporain, tandis que Marc et sa sŠ«ur, dans le chalet, représentent un monde déjà  mort. Marc est très romantique, il est une espèce en voie d’extinction. D’ailleurs dans ses cours, nous avons veillé à  ce qu’il parle de choses anciennes: Ulysse, Dante…

 

Comment choisissez-vous les lieux dans lesquels vous tournez?

JML: Nous ne découpons pas les séquences avant de tourner, mais le moment des repérages est essentiel, c’est à  cet instant-là  que le film s’inscrit dans l’espace. Les Alpes étaient comme un studio à  ciel ouvert. Nous aimons beaucoup tourner dans la nature et utiliser de la lumière artificielle, pour tendre vers le fantastique. Par exemple, lorsque la neige tombe, elle est vraie, mais comme nous l’éclairons violemment, cela lui confère un côté presque factice.

 

AL: La scène où Marc va fumer dehors sous une forte neige, de nuit, n’était pas prévue dans le scénario. Mais quand on a vu cette neige tomber, on a dit à  Mathieu Amalric: «sors, ça va faire une super séquence!»

 

Comment vous partagez-vous les tâches sur un tournage?

JML: Arnaud tient la caméra, il est au cadre. Mécaniquement, je suis un peu plus proche des comédiens.

AL: J’essaie de sentir le rythme des plans, j’ai envie qu’il se passe quelque chose sur le moment…

 

Avec votre acteur fétiche, Mathieu Amalric (4ème collaboration), il se passe toujours «quelque chose sur le moment»?

JML: Les circonstances ont fait qu’il a enchaîné les films, et nous nous sommes retrouvés avec un Mathieu fiévreux et assez épuisé sur le tournage. Mais au fond, c’était très bien pour le rôle! Comme nous, il aime qu’il se passe quelque chose au moment où la caméra est enclenchée. On ignore si le texte va sortir de sa bouche, lui-même ne le sait pas. Mais quand sa créativité se cristallise, les choses démarrent d’un seul coup.

 

Et il faut dire que pour ce film, il a des camarades de jeu prestigieux! Entre Maïwenn en héroïne presque hitchcockienne, Karin Viard qui semble tout droit sortie d’un film de David Lynch, Denis Podalydès qui donne un côté très théâtral à  ses scènes et la pétillante Sara Forestier, qui crève l’écran à  chaque fois qu’elle apparait…

AL: Oui, c’est vrai qu’on ne pouvait rêver meilleur casting! Pour Maïwenn, dès les premières prises, quand elle est arrivée dans la peau de cette femme qui a peut-être perdu sa belle-fille, nous avons su que c’était gagné!

JML: Effectivement, ce personnage nous ramène à  Hitchcock: Marc tombe amoureux d’une femme qui n’existe pas, comme dans Vertigo… Mais je n’en dis pas plus!

AL: Avec Karin, nous avions très vite été d’accord sur l’idée de styliser son personnage, en allant jusqu’au cinéma américain des années 40, tout en passant par l’univers de Lynch.

JML: Et Sara, c’est l’invention permanente! Mais c’est toujours très amusant car cela va dans le sens du film. A un moment, Marc et elle devaient s’embrasser et Sara a sorti subitement sa langue!

 

C’est votre septième film, mais le premier vraiment «grand public». Etes-vous contents de l’accueil reçu dans les festivals et en France, où il est sorti la semaine dernière?

AL: On a terminé le film en août, c’est-à -dire «hier». On est encore dedans, on le connaît parfaitement de l’intérieur, mais on manque encore de recul pour en parler, le commenter. C’est curieux comme phénomène.

JML: On est quand même soulagés, l’accueil semble bon. J’espère qu’il en sera de même en Suisse, sur les terres du tournage!

 

 


Info

Sortie en salles: mercredi 22 janvier 2014

Réalisation: Jean-Marc et Arnaud Larrieu

Avec: Mathieu Amalric, Karin Viard, Maïwenn, Sara Forestier, Denis Podalydès…

Durée: 1h51