Politique | 29.01.2014

L’avortement : entre privé et public

Texte de Sarah Gay-Balmaz | Photos de Barbara Santos
Un peu plus d'une dizaine d'années après la dépénalisation de l'avortement, le système cadrant les interruptions de grossesses est remis en question par l'initiative populaire "Financer l'avortement est une affaire privée". Mais plus qu'une histoire de coûts, si l'initiative passe, quelles en seraient les implications pour la santé ?
La remise en question du système de l'avortement provoque de vives réactions. A Lausanne, entre 1000 et 1500 personnes se sont réunies à  l'initiative du CLAC (Collectif pour la liberté de l'avortement et de la contraception) le 18 janvier dernier pour dénoncer une initiative qu'ils trouvent « mensongère ».
Photo: Barbara Santos

Des années de combat et 343 «salopes» ont été nécessaires à  la dépénalisation de l’interruption de grossesse et à  son remboursement par l’assurance maladie obligatoire. Plus de dix ans après l’acceptation à  plus de 70% de voix de ce système, les Suisses sont rappelés aux urnes le 9 février 2014 pour décider du sort du remboursement des interruptions de grossesse et des réductions embryonnaires. Le Comité de l’initiative « Financer l’avortement est une affaire privée » entend alléger les frais de  l’assurance maladie en radiant les coûts de l’interruption de grossesse de l’assurance de base. Ainsi, le cofinancement ne serait obligatoire qu’en de rares exceptions. Cependant, le Conseil fédéral, opposé à  cette initiative, affirme dans sa brochure explicative que : « seul 0,03% des coûts de l’assurance-maladie seraient économisés.» Plus qu’un impact financier, cette initiative remet en cause le système même de la santé publique.

 

Un système qui a fait ses preuves

L’Office Fédérale de la Santé Publique (OFSP) a soutenu le Conseil fédéral dans la préparation du message concernant l’initiative populaire. Sans rôle politique pour autant, l’OFSP a exercé un rôle d’expertise dans la préparation de ce dossier. Madame Sandrine Bossy, spécialiste du dossier auprès de la Direction Assurance maladie et accidents de l’OFSP, explique la prise de position du Conseil fédéral en soulignant que « la législation actuelle sur l’interruption de grossesse a permis au taux d’interruptions de se stabiliser et de baisser chez les jeunes femmes, tout en offrant aux personnes concernées un encadrement (information, intervention médicale, etc.) optimal. C’est la totalité du cadre légal qui a fait ses preuves De plus, Mme Bossy note : l’initiative remet en question la notion de solidarité, fondement même de l’assurance obligatoire des soins, sous prétexte de convictions morales.

 

Professionnels de la santé inquiets

Outre le rejet de cette initiative par la Confédération même, de nombreux professionnels de la santé familiers à  cette problématique ont pris position. En effet, l’association suisse des infirmières et infirmiers mais également les plannings familiaux s’opposent à  cette initiative. Dominique Athanasiadès, conseillère en santé sexuelle et reproductive au centre SIPE (sexualité, information, prévention et éducation) de Martigny explique : « la solidarité est nécessaire, car certaines femmes n’ont pas les moyens de payer une IVG : la part prise en charge par l’assurance est bienvenue et vécue comme un soulagement.» Elle souligne également que l’initiative rompt la solidarité entre femmes et hommes, tout autant responsables l’un que l’autre dans ces situations. De plus, les centres SIPE valaisans argumentent que la fertilité des femmes dure entre 35 et 40 ans et n’est pas toujours facile à  gérer, car aucune contraception n’est sûre à  100%. Maîtriser totalement la fécondité est donc illusoire et Mme Athanasiadès complète : «  l’aspect financier serait un souci de plus dans une situation déjà  difficile et certaines femmes ne pouvant absorber cette dépense dans leur budget risquent de chercher des méthodes d’avortement incertaines mettant leur santé en danger ».

 

Si l’initiative passe, l’OFSP craint que des femmes soient tentées, faute de ne pouvoir assumer les coûts d’un avortement, de sortir du cadre légal notamment par le biais d’achat de pilules abortives sur Internet, via le tourisme de l’avortement ou encore grâce à  des IVGs clandestines, s’exposant de fait à  de graves conséquences pour leur santé. Quant à  contracter des assurances complémentaires, Mme Bossy relève que « cela équivaut à  planifier le risque d’avoir un jour à  interrompre une grossesse, ce qui va à  l’encontre de la volonté de réduire autant que possible ces situations.»

 

L’avortement: une maladie?

L’un des arguments invoqué par le comité d’initiative concerne le rôle des caisses d’assurance-maladie. De leur point de vue ces dernières ont la tâche de sauver et soigner des vies : puisque l’avortement n’est pas une maladie, il n’aurait de fait aucune légitimité à  être remboursé. Cependant, selon l’Organisation Mondiale de la Santé, l’état de bien-être, et pas seulement l’absence de maladie, est synonyme de santé. Etats-Unis, Espagne, France : le système de l’avortement est remis en question globalement ces derniers mois. En Suisse, son avenir et son financement, mais également celui de la santé plus généralement est entre les mains du peuple. Reste à  savoir quelle option l’emportera aux urnes le 9 février.